La start-up américaine Oklo, dont le projet de SMR (small-modular-reactor) est la coqueluche de la Silicon Valley, a obtenu une première réaction en chaîne contrôlée dans son réacteur expérimental Groves, au Texas. Un jalon technique et industriel important, mais qui ne valide ni son réacteur de puissance Aurora ni son modèle de fourniture d’électricité aux data centers.
La seconde partie de notre article (Part 2) évoquera la question de l’usage du SMR d’Oklo dans les data centers.
Le symbole est fort. Deux ans après son introduction en Bourse et alors que sa valorisation a brièvement approché 24 milliards de dollars, Oklo vient seulement de franchir la première étape nucléaire que ses concurrents et investisseurs attendaient : la criticité. Son réacteur expérimental Groves Isotope Test Reactor, construit dans le comté rural de Caldwell, au sud d’Austin, a réalisé une réaction en chaîne contrôlée et auto-entretenue. La construction du site aurait été réalisée en moins d’un an.
Cette réussite ne doit toutefois pas être surinterprétée. Groves n’est pas le réacteur Aurora de 75 MWe qu’Oklo destine à la production d’électricité, encore moins une centrale destinée à alimenter directement un campus de calcul intensif. Il s’agit d’un équipement de faible puissance conçu pour démontrer une technologie de production d’isotopes médicaux et fournir à l’entreprise une première expérience d’exploitation.
Un jalon technique, pas une centrale
En sûreté nucléaire, atteindre la criticité signifie qu’un réacteur parvient à maintenir une réaction de fission sans dépendre d’une source extérieure de neutrons. C’est une condition nécessaire au fonctionnement d’un réacteur, mais très éloignée d’une autorisation de produire de l’électricité à l’échelle industrielle.
Dans le cas d’Oklo, la portée de l’annonce est double. D’une part, Groves démontre que l’entreprise sait concevoir, construire et démarrer un système nucléaire dans un environnement non fédéral. D’autre part, le projet lui permet de tester des procédures d’exploitation, une chaîne d’approvisionnement et des composants qui pourront être réutilisés, au moins en partie, dans ses futures installations d’isotopes et ses réacteurs de puissance.
Oklo insiste sur le caractère « greenfield » du site : excavation civile, construction, approvisionnement commercial du combustible et développement interne des programmes d’exploitation. Cette différence est importante dans une filière où plusieurs démonstrateurs avancés sont installés au sein de laboratoires d’État ou sur des terrains publics, avec des infrastructures et des compétences déjà disponibles.
Le combustible faiblement enrichi du réacteur texan a notamment été acheté à Framatome, le fabricant français de combustibles nucléaires. L’opération constitue un test concret de la capacité d’Oklo à sécuriser des approvisionnements industriels, un point souvent moins visible que la conception du réacteur mais déterminant pour toute montée en puissance.
Le pari des isotopes avant l’électricité
Oklo tente désormais de construire une trajectoire de revenus en deux temps. La production d’isotopes médicaux doit générer une activité commerciale plus rapidement que la construction de centrales électriques. Sa filiale Atomic Alchemy a obtenu en mars une licence de la Nuclear Regulatory Commission autorisant la réception, la détention, le traitement et la distribution de certaines matières radioactives, notamment jusqu’à deux curies de radium-226.
Cette stratégie répond à une contrainte classique des start-up nucléaires : les délais de conception, d’autorisation, de construction et de mise en service d’un réacteur de puissance se comptent en années, voire en décennies. Les isotopes permettent de viser un marché plus ciblé, avec des installations potentiellement plus petites et des cycles réglementaires distincts.
Mais ce relais de croissance comporte ses propres risques. La valeur du modèle dépendra de la capacité à produire des isotopes de manière régulière, à obtenir les autorisations nécessaires pour chaque étape de traitement et à conclure des contrats avec les acteurs de la médecine nucléaire. La criticité de Groves prouve un savoir-faire nucléaire ; elle ne garantit ni les rendements isotopiques, ni la compétitivité économique, ni la stabilité des débouchés.
Le calendrier réglementaire reste également fragmenté. Le projet Groves relève du programme pilote du Department of Energy, tandis que les futures centrales Aurora doivent suivre le parcours de la NRC. En mars, l’American Nuclear Society relevait encore plusieurs étapes à franchir dans le processus DOE, notamment les analyses de sûreté et les autorisations opérationnelles finales pour certains projets du programme.
Passer d’un démonstrateur d’isotopes à un réacteur
Le passage d’un démonstrateur d’isotopes à un réacteur de 75 MWe ne constitue pas un simple changement d’échelle. Il faut démontrer la sûreté du cœur, la tenue des matériaux, la gestion du sodium, les systèmes de refroidissement, la résistance aux agressions externes, la maintenance, la protection physique et le traitement des combustibles usés. À cela s’ajoutent les exigences propres au raccordement électrique et à l’exploitation commerciale.
Le sodium liquide offre des avantages techniques pour les réacteurs rapides, notamment des températures de fonctionnement élevées et une pression de circuit relativement faible. Il impose aussi une ingénierie spécifique : le sodium réagit avec l’eau et l’air, ce qui affecte la conception des échangeurs, la détection des fuites, les procédures d’intervention et la qualification des équipements.
Une victoire industrielle à convertir
Avec Groves, Oklo franchit un cap qu’aucun bilan financier ou partenariat commercial ne peut remplacer. L’entreprise dispose désormais d’un premier retour d’expérience réel sur un système nucléaire construit rapidement, avec du combustible et des composants achetés dans le commerce. Le réacteur devient aussi une vitrine politique pour le Texas, dont le gouverneur Greg Abbott veut faire un pôle de la « renaissance nucléaire » américaine.
Mais le véritable test commencera avec Aurora. Oklo devra transformer une démonstration de faible puissance en infrastructure nucléaire licenciée, finançable, raccordable et exploitable pendant plusieurs décennies.

