Eclairion et Schneider Electric ont signé, le 31 juillet 2026, un protocole d’accord destiné à accélérer la conception, la fabrication et le déploiement des équipements électriques nécessaires aux futurs centres de calcul haute densité. Derrière cette coopération se joue une bataille plus large : transformer rapidement des capacités électriques, foncières et industrielles en infrastructures d’IA souveraines.
La course à l’intelligence artificielle ne se gagne plus uniquement avec des GPU. Elle se joue désormais dans les tableaux électriques, les systèmes de distribution, les unités de refroidissement et les capacités de raccordement. C’est sur ce terrain que se situe le partenariat annoncé entre Eclairion, opérateur français d’infrastructures de calcul intensif, et Schneider Electric, équipementier mondial spécialisé dans la gestion de l’énergie.
L’accord repose sur deux volets. Le premier est technologique : Eclairion désigne Schneider Electric comme partenaire stratégique pour concevoir et déployer ses infrastructures critiques, notamment les architectures électriques, les équipements de distribution d’énergie et les outils de supervision. Le second est industriel : les deux groupes veulent approfondir la conception et l’assemblage de « skids », des modules préfabriqués destinés à sécuriser et distribuer l’alimentation électrique des data centers.
Le skid devient une brique stratégique
Dans un data center traditionnel, la distribution électrique est souvent conçue autour de densités relativement modérées. Les infrastructures dédiées à l’IA changent radicalement l’échelle du problème. Les grappes de serveurs accélérés concentrent plusieurs dizaines, voire plusieurs centaines de kilowatts dans une même baie, avec des exigences élevées en matière de continuité de service, de sélectivité électrique et de maintenance.
À Chartres-de-Bretagne, près de Rennes, Schneider Electric doit ainsi produire des équipements de distribution spécifiquement destinés aux sites Eclairion. Les modules pourront alimenter des supercalculateurs consommant de 200 à 250 kW. Le site industriel, spécialisé jusqu’ici dans les tableaux électriques basse consommation, doit doubler de taille d’ici 2027 et créer environ 60 emplois.
Le choix du skid répond à un impératif de vitesse. Préassembler les équipements électriques en usine permet de réduire la durée des travaux sur site, de standardiser les contrôles et de limiter les opérations dans un environnement où chaque retard de livraison peut décaler la mise en production d’une capacité informatique coûteuse.
« Passer à l’échelle très vite » est précisément l’objectif affiché par Arnaud Lépinois, président d’Eclairion. Pour un opérateur qui prévoit plusieurs sites et des puissances cumulées considérables, la capacité à reproduire une architecture validée devient aussi importante que la performance de l’installation elle-même.
Cette industrialisation ne supprime toutefois pas les contraintes locales. Chaque site doit composer avec son niveau de tension, ses conditions de raccordement, ses règles d’urbanisme, ses réserves foncières et ses contraintes de refroidissement. La standardisation sera donc nécessairement partielle : elle portera sur les composants, les méthodes d’intégration et les procédures, mais devra rester compatible avec les spécificités de chaque implantation.
Bruyères-le-Châtel, laboratoire grandeur nature
Le site de Bruyères-le-Châtel, en Essonne, constitue le point d’ancrage de cette stratégie. Implanté sur quatre hectares, à proximité du campus Teratec et du Très Grand Centre de Calcul du CEA, il est présenté par Eclairion comme opérationnel depuis 2025. Une première phase de 60 MW est dédiée à l’hébergement de clusters haute densité, tandis que la livraison complète, annoncée à 120 MW, est prévue au quatrième trimestre 2027.
Eclairion revendique des racks de plus de 100 kW et une conception fondée sur le refroidissement liquide direct. Cette orientation est cohérente avec l’évolution des accélérateurs IA : lorsque la densité thermique augmente, l’air ne suffit plus à évacuer efficacement la chaleur sans mobiliser des volumes d’air, des ventilateurs et des groupes froids très importants.
Schneider Electric dispose précisément d’un portefeuille adapté à cette mutation. Le groupe présente des architectures pour racks haute densité associant distribution électrique, systèmes préfabriqués et refroidissement liquide. Certaines de ses conceptions de référence pour l’IA visent des racks pouvant atteindre 132 kW.
La question n’est donc plus seulement de fournir de l’électricité, mais de la fournir au bon niveau de tension, avec la bonne redondance, dans une baie dont les besoins thermiques peuvent varier fortement selon les charges de travail. Les systèmes de supervision devront également corréler les données électriques, thermiques et informatiques afin d’éviter les points chauds, les surcharges et les dégradations de rendement.
Une usine rennaise pour réduire le risque industriel
L’éventuelle création d’un site dédié à l’assemblage des skids dans la région rennaise est un élément central de l’accord. Schneider Electric projette d’investir dans cette unité, qu’il exploiterait lui-même, à mesure qu’Eclairion accélérera ses déploiements.
L’enjeu dépasse la relation fournisseur-client. Le partenariat vise à constituer une chaîne industrielle française capable de produire localement une partie des équipements critiques des infrastructures d’IA. Pour Eclairion, cela peut réduire les délais, sécuriser l’approvisionnement et faciliter la maintenance. Pour Schneider Electric, c’est l’occasion de capter une demande en forte croissance autour de l’électrification des data centers et des charges accélérées.
Mais l’investissement comporte aussi un risque de concentration. En faisant de Schneider Electric son partenaire stratégique pour les architectures électriques, Eclairion gagne en cohérence industrielle, mais réduit potentiellement la diversité de ses fournisseurs. La résilience dépendra donc de la profondeur de la chaîne d’approvisionnement : disjoncteurs, transformateurs, systèmes de contrôle, composants de puissance et équipements de refroidissement ne sont pas tous produits sur un même territoire.
La montée en cadence pourrait également se heurter aux délais de fabrication des équipements amont. Dans les projets de data centers, les transformateurs, cellules moyenne tension, groupes électrogènes et systèmes UPS figurent souvent sur le chemin critique. Produire plus rapidement les skids ne résout pas, à lui seul, les éventuels goulots d’étranglement liés au raccordement ou aux composants électriques de forte puissance.
Une souveraineté à démontrer
Le partenariat s’inscrit dans la volonté française et européenne de développer une capacité de calcul autonome. Eclairion présente ses infrastructures comme des plateformes destinées aux clusters d’IA, au HPC, à la simulation numérique et aux applications stratégiques. Son site de Bruyères-le-Châtel bénéficie d’un environnement scientifique et industriel favorable, notamment grâce à la proximité du CEA et de Teratec.
Cette proximité peut faciliter les collaborations, mais elle ne garantit pas à elle seule la souveraineté. Celle-ci dépend aussi de l’origine des composants, des accélérateurs utilisés, des logiciels de pilotage, des contrats d’énergie et du contrôle des données. Une infrastructure construite et opérée en France peut toujours rester dépendante de chaînes technologiques étrangères, en particulier pour les GPU et certains équipements réseau.
Le protocole d’accord Eclairion-Schneider Electric constitue néanmoins un signal industriel important. Il montre que la bataille de l’IA se déplace vers les infrastructures physiques : capacité électrique, refroidissement liquide, préfabrication, maintenance et accès au foncier. La réussite du modèle dépendra désormais moins de l’annonce de puissances théoriques que de la capacité à obtenir les raccordements, livrer les équipements dans les délais et exploiter ces installations avec un niveau de disponibilité compatible avec le coût des clusters.

