Le fonds de pension canadien CPP Investments et le géant de la colocation Equinix ont officialisé, ce 2 septembre 2026, la clôture du rachat d’atNorth pour 4 milliards de dollars. L’opération, l’une des plus importantes du secteur data center européen cette année, place la plateforme nordique — huit sites opérationnels et un pipeline de développement de près de 800 MW — au cœur de la course aux infrastructures IA-ready, dans une région où l’électricité renouvelable, le foncier et le raccordement deviennent les nouvelles monnaies d’échange de la souveraineté numérique.
Une structure de financement à trois vitesses, pilotée par le capital patient
Le montage final diffère sensiblement du schéma initialement annoncé en février 2026. Partners Group, vendeur et ancien actionnaire majoritaire, a choisi de se maintenir au capital en acquérant une participation de 10 % pour 260 millions de dollars, tandis que CPP Investments prend le contrôle avec 51 % (engagement de 1,3 milliard de dollars) et Equinix détient 34 % (895 millions de dollars). Le solde reste entre les mains des dirigeants et salariés d’atNorth, qui ont « roll-over » une part substantielle de leurs titres.
L’opération est adossée à un package de dette de 4,1 milliards de dollars (3,6 milliards d’euros), souscrit par un consortium de prêteurs européens et canadiens. Ce levier massif ne finance pas seulement l’acquisition : il doit aussi alimenter le plan de croissance organique d’atNorth, notamment le déploiement de ses « mega sites » en construction.
Un portefeuille stratégique : 1 GW de puissance sécurisée, 150 MW vendables, 800 MW en pipeline
atNorth opère aujourd’hui 8 data centers répartis dans les cinq pays nordiques (Islande, Finlande, Suède, Norvège, Danemark), avec une capacité commercialisable d’environ 150 MW. La plateforme dispose surtout d’un actif rare sur le Vieux Continent : près d’1 GW de capacité électrique sécurisée, dont une partie alimente un pipeline de développement estimé à 800 MW sur cinq ans.
Les sites emblématiques incluent ICE02 à Keflavík et ICE03 à Akureyri en Islande (en cours d’extension de 41 MW combinés), FIN01 à Helsinki, et quatre « mega sites » en construction : FIN04 à Kouvola (Finlande), DEN02 à Varde/Ølgod (Danemark), SWE04 à Sollefteå (Suède) et NOR01 à Haugaland (Norvège). Ces emplacements ne sont pas anodins : ils combinent proximité de sources hydro/géo/éoliennes, températures basses favorisant le free cooling, et tensions foncières moindres qu’en Europe de l’Ouest.
Énergie, refroidissement, PPA : l’avantage nordique face à la soif des racks IA
L’atout maître d’atNorth réside dans son modèle « green by design » : l’ensemble de ses sites fonctionnent avec des énergies renouvelables, et l’opérateur intègre des technologies de refroidissement avancées ainsi que des solutions de réutilisation de chaleur (district heating en Islande et en Finlande notamment). Dans un contexte où les racks IA dépassent régulièrement les 50–100 kW par baie, la capacité à fournir du MW propre, stable et abordable devient un critère de sélection aussi déterminant que la latence.
Les PPA (Power Purchase Agreements) nordiques, souvent indexés sur des parcs éoliens ou hydroélectriques locaux, offrent des prix de gros parmi les plus bas d’Europe (typiquement 30–50 €/MWh contre 70–120 €/MWh en Allemagne ou en France selon les périodes). Pour les hyperscalers et les fondateurs de modèles d’IA, cela se traduit par un TCO (Total Cost of Ownership) nettement inférieur, à condition d’accepter une latence légèrement supérieure à celle des métropoles franciliennes ou franconiennes.
Un multiple de 23,5x l’EBITDA : un prix d’entrée élevé, mais justifié par la rareté
La transaction valorise atNorth à environ 23,5 fois son EBITDA prévisionnel 2025, un niveau élevé mais cohérent avec la prime de rareté des actifs « power-constrained » en Europe. À titre de comparaison, les REIT data center cotés (Equinix, Digital Realty) se négocient entre 54 et 64 fois leurs bénéfices forward, reflétant la tension entre offre limitée et demande explosive.
Pour Equinix, l’opération est immédiatement accretive sur son AFFO par action, signe que les synergies commerciales (accès à la clientèle globale d’Equinix, interconnexion avec les plus de 260 sites du groupe) et opérationnelles (standardisation des designs, mutualisation des achats d’énergie) sont déjà intégrées dans le pricing.
Arbitrages territoriaux et risques réglementaires : la facture cachée du « green »
Derrière les chiffres séduisants se profilent toutefois des points de friction. Le raccordement au réseau, même en Scandinavie, subit des délais croissants : les DSO (Distribution System Operators) sont saturés par les demandes de data centers, d’usines de batteries et d’électrolyseurs. En Finlande, Fingrid a ainsi revu à la hausse ses besoins d’investissement réseau pour 2025–2030, tandis qu’en Suède, Svenska kraftnät alerte sur les goulots d’étranglement dans le nord du pays, précisément là où atNorth déploie SWE04.
Autre sujet sensible : la conformité aux critères de durabilité européens (taxonomie verte, CSRD, futur règlement sur l’efficacité énergétique des data centers). Si atNorth communique sur des PUE (Power Usage Effectiveness) parmi les meilleurs du marché (< 1,15 en Islande grâce au free cooling naturel), la pression réglementaire monte sur la transparence des scopes 1–3, la circularité des équipements et la réversibilité des sites. Les investisseurs institutionnels comme CPP Investments devront démontrer que la croissance du pipeline ne se fait pas au détriment de ces engagements.
Souveraineté numérique : le Nord comme « backup plan » de l’Europe des données
Enfin, l’acquisition s’inscrit dans une logique géostratégique. Face aux incertitudes sur l’approvisionnement énergétique en Europe centrale, aux tensions sur l’eau de refroidissement dans le sud du continent et aux débats sur la localisation des données sensibles (Cloud Act américain, Data Act européen, souveraineté cloud française et allemande), les pays nordiques apparaissent comme un « plan B » crédible pour les workloads critiques.
atNorth, avec son ancrage islandais et sa gouvernance européenne, offre une alternative « non-aligned » aux hyperscalers souhaitant diversifier leurs risques sans sortir de l’UE/EEE. Pour CPP Investments, c’est aussi un moyen de consolider une position dans un actif infrastructurel à rendement stable, corrélé à la croissance structurelle du numérique mais protégé par des contrats long terme et des barrières à l’entrée (foncier, MW, permis).
Pour Equinix et CPP Investments, le pari est de transformer atNorth en la plateforme de référence pour l’IA durable en Europe, en capitalisant sur l’énergie abondante, le froid naturel et une régulation stable.

