L’essor fulgurant de l’IA entraîne une explosion des besoins énergétiques des data centers, avec plus de 100 GW de nouvelles capacités IA attendues dans le monde entre 2026 et 2030. En France, cette dynamique se traduit par une forte hausse anticipée de la consommation électrique des data centers (x3,7 d’ici 2035), alors que la puissance des baies dédiées à l’IA passe d’une dizaine de kW à près de 1 MW, mettant sous tension les architectures énergétiques actuelles.
Expert : Meir Adest, cofondateur de SolarEdge
Les limites du courant alternatif
Malgré l’évolution des technologies, les data centers reposent encore sur une architecture énergétique héritée d’un modèle centenaire fondé sur le courant alternatif, alors même que leurs composants critiques fonctionnent majoritairement en courant continu. Cette succession de conversions AC/DC entraîne des pertes énergétiques pouvant représenter 10 à 30 % avant même d’atteindre les processeurs, auxquelles s’ajoute l’énergie nécessaire au refroidissement de la chaleur générée.
À mesure que les besoins de calcul liés à l’IA explosent et que l’accès à l’électricité devient critique, l’enjeu est désormais d’optimiser la part d’énergie réellement disponible pour les charges informatiques.
Pourquoi l’IA impose une transition vers le courant continu
L’IA change profondément la donne. Alors que les baies traditionnelles fonctionnent autour de quelques dizaines de kilowatts, les infrastructures dédiées à l’IA approchent désormais l’échelle du mégawatt. Les limites physiques et thermiques des architectures actuelles en courant alternatif deviennent donc un frein majeur. C’est pourquoi NVIDIA et plusieurs acteurs de l’industrie défendent aujourd’hui des architectures 800 VDC, capables d’acheminer plus de puissance avec moins de pertes énergétiques. Cette évolution implique de repenser en profondeur la distribution électrique des futurs data centers.
Une transition progressive vers des architectures natives en courant continu (DC-native)
Cette transformation se fera par étapes.
- Aujourd’hui, la majorité des data centers sont à l’Étape 0, où la distribution électrique repose sur du courant alternatif, avec une conversion en courant continu uniquement au point d’utilisation.
- L’Étape 1 introduit des solutions intermédiaires, telles que les architectures « sidecar » permettant d’intégrer des baies 800 VDC sans refonte complète des infrastructures existantes, portant le rendement global de la chaîne d’alimentation entre 85 % et 93 %.
- L’Étape 2 marque une évolution plus profonde avec l’intégration progressive du courant continu dans certains équipements clés, notamment les systèmes UPS, permettant de limiter les conversions inutiles tout en augmentant l’efficacité à 91-96 %.
- Le véritable changement intervient avec l’Étape 3, lorsque les data centers deviennent natifs en courant continu grâce aux transformateurs statiques (Solid State Transformers – SST). Ces équipements permettent de convertir directement le courant alternatif de moyenne tension du réseau en courant continu 800 VDC, simplifiant la chaîne énergétique et améliorant significativement le rendement de 94 à 97 %.
À terme, une architecture DC totalement intégrée combinant SST, UPS en courant continu et gestion intelligente de l’énergie pourrait atteindre jusqu’à 98 % d’efficacité énergétique. Pour les nouveaux projets, concevoir des infrastructures compatibles 800 VDC pourrait ainsi être plus pertinent que d’adapter ultérieurement des installations existantes.
Les transformateurs statiques : la technologie clé
Les Solid State Transformers (SST) constituent l’un des piliers de cette transition. Contrairement aux transformateurs classiques, ils intègrent conversion et pilotage énergétique dans un système modulaire capable de transformer directement en une seule étape, l’électricité du réseau en courant continu 800 VDC.
Les avancées dans les semi-conducteurs, notamment le carbure de silicium (SiC), permettent de concevoir des systèmes plus compacts, plus performants et mieux adaptés aux contraintes des futurs data centers IA. La conception modulaire des SST facilite leur fabrication et leur déploiement, réduit les délais d’installation et améliore la résilience des infrastructures avec une redondance intégrée.
Leur généralisation nécessite toutefois encore des avancées techniques et réglementaires et repose sur le développement d’expertises en architecture énergétique DC.
Un enjeu qui dépasse les data centers
L’intérêt des architectures DC-native dépasse la seule performance des data centers. Elles permettent d’exploiter davantage de puissance de calcul à partir d’un même raccordement électrique, limitant ainsi la pression sur les réseaux locaux. Elles contribuent aussi à réduire les besoins de refroidissement tout en réduisant encore davantage la demande énergétique. L’intégration de systèmes de stockage d’énergie DC et un pilotage intelligent de l’énergie pourraient permettre une interaction plus dynamique entre data center et réseau électrique. Par exemple, les systèmes UPS DC peuvent jouer un rôle de tampon, en lissant les variations de la demande.
Les défis et le calendrier de transition
Plusieurs obstacles restent à surmonter : adaptation des infrastructures existantes, évolution des normes de sécurité et certification, mais aussi développement de compétences spécialisées. Ces défis sont toutefois inhérents à toute transformation technologique majeure.
Les premiers prototypes et projets pilotes d’architectures DC et de transformateurs statiques devraient émerger dès 2026, avec une disponibilité progressive à partir de 2027. Dès 2028, la montée en puissance des baies IA à l’échelle du mégawatt devrait accélérer l’adoption de ces nouvelles architectures. À plus long terme, l’industrie explore déjà des architectures 1500 VDC, qui pourraient apporter de nouveaux gains d’efficacité.
L’évolution inévitable des infrastructures énergétiques
L’IA pousse les infrastructures énergétiques traditionnelles à leurs limites. Les architectures natives en courant continu offrent une réponse aux enjeux de densité de puissance, d’efficacité énergétique et de capacité réseau. La question n’est désormais plus de savoir si cette transition aura lieu, mais à quelle vitesse l’industrie pourra la mettre en œuvre. Les data centers sont les premiers concernés, mais les systèmes énergétiques DC-native pourraient progressivement s’étendre bien au-delà du numérique.

