Incendies et pannes électriques : la chaîne énergétique des data centers sous pression

Le nombre d’incendies et de pannes électriques documentés dans les data centers a fortement progressé depuis 2024, selon l’Energy Incident Register. Derrière ce doublement apparent se cache moins une dégradation uniforme de la fiabilité qu’un changement de régime industriel : densification IA, batteries lithium-ion, contraintes réseau et dépendance croissante aux infrastructures externes.

L’Energy Incident Register recense 91 incidents liés aux systèmes électriques de data centers entre 2010 et 2026, dont 45 survenus depuis 2024 — soit près de la moitié du total historique sur moins de trois ans. La série passe de 8 incidents recensés en 2024 à 20 en 2025 et 17 au 10 octobre 2026, ce qui fonde l’affirmation d’un doublement par rapport à 2024.

Un signal à lire avec prudence

Le chiffre est frappant, mais il mesure d’abord la visibilité publique des incidents, non leur fréquence réelle. Le registre lui-même précise que de nombreux événements mineurs ne sont jamais rendus publics et que, dans 51 des 91 cas, la source n’identifie pas l’équipement défaillant.

La croissance du parc mondial, l’accélération des projets hyperscale, colocation et IA, mécaniquement augmente le nombre d’installations exposées et donc le nombre d’événements rapportés. Uptime Institute souligne d’ailleurs que l’augmentation des incendies majeurs peut s’expliquer en partie par la rapidité de construction de nouveaux sites, plutôt que par un risque intrinsèque plus élevé des batteries.

Reste que la tendance n’est pas négligeable : 52 des 91 incidents recensés sont des incendies ou événements thermiques, et 17 sont classés majeurs en raison de leur durée, de leurs dégâts ou de victimes.

L’énergie, maillon critique

La chaîne électrique reste le point de fragilité dominant. Lorsque l’équipement incriminé est identifié, les UPS et salles batteries arrivent en tête avec 22 mentions, devant les groupes électrogènes (15) et les armoires électriques ou salles électriques (10). Transformateurs, sous-stations et circuits combustibles complètent le tableau.

Cette hiérarchie rejoint les données de l’Uptime : l’alimentation demeure la première cause d’interruptions à fort impact, avec 45 % des incidents les plus récents signalés en 2025. Les défaillances d’UPS, de transferts de source et de générateurs dominent, tandis que la contrainte réseau et les charges à haute densité créent de nouveaux points de tension.

Pour les opérateurs, la leçon est directe : la résilience ne se joue plus seulement dans la salle serveurs, mais sur l’ensemble du chemin critique : raccordement, transformation, distribution, stockage d’énergie, secours diesel et coordination avec le gestionnaire de réseau.

Le lithium-ion change l’équation

Les batteries lithium-ion deviennent un sujet central de sûreté. Six entrées du registre mentionnent explicitement cette technologie, dont l’explosion d’une batterie lithium-ion à Daejeon en Corée du Sud en 2025, un incendie de salle batterie chez Digital Realty en Oregon, et l’explosion suivie d’un incendie de plusieurs jours au data center SIN11 de Digital Realty à Singapour en 2024.

Uptime Institute identifie également les batteries lithium-ion des UPS comme un facteur contribuant à la progression graduelle des incendies majeurs. Le sujet dépasse la simple défaillance d’un composant : il touche la conception des salles batteries, la détection précoce, la compartimentation, les procédures d’intervention et l’assurance.

Le lithium-ion apporte densité énergétique, compacité et performance, mais il impose une discipline industrielle plus exigeante : surveillance thermique, gestion de l’état de charge, séparation des risques, maintenance prédictive et scénarios d’extinction adaptés. À mesure que l’IA pousse vers des densités électriques supérieures, ces exigences deviennent des critères d’investissement, pas des options.

IA, réseau et dépendances externes

L’IA agit comme amplificateur de risque. Elle accroît la puissance unitaire des racks, modifie les profils de charge, rapproche les cycles thermiques des limites de conception et renforce la pression sur les UPS, les transferts et les générateurs. Uptime note que les contraintes croissantes du réseau et les charges à haute densité introduisent de nouvelles pressions sur un modèle électrique historiquement dimensionné pour des régimes plus prévisibles.

Paradoxalement, la fréquence des pannes par site continue de reculer pour la cinquième année consécutive selon Uptime. Mais le rythme d’amélioration ralentit, et environ un opérateur sur dix déclare que sa dernière panne a eu des conséquences graves ou sévères.

Autre évolution structurelle : les défaillances d’infrastructures externes prennent du poids, notamment les problèmes de fibre et de connectivité, plus susceptibles de provoquer des interruptions prolongées. Un site peut être électriquement irréprochable et néanmoins indisponible parce que le réseau, le cloud ou une dépendance tierce lâche.

Le coût du risque monte

L’enjeu devient aussi financier. Dans l’enquête annuelle Uptime 2025, 57 % des répondants estiment que leur dernière panne majeure a coûté plus de 100 000 dollars, et un sur cinq dépasse le million de dollars pour la deuxième année consécutive.

Ces montants renforcent la pression sur les modèles assurantiels, les clauses de SLA et la structuration des investissements. Pour les investisseurs et bailleurs, un data center n’est plus seulement un actif immobilier à rendement : c’est une infrastructure énergétique critique dont la valeur dépend de la maîtrise du risque électrique, de la disponibilité contractuelle et de la capacité à absorber des charges imprévisibles.

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