Les neoclouds changent d’échelle : plus de 25 milliards $ de revenus en 2025, et déjà une industrie à part entière

Le marché des neoclouds — les fournisseurs de cloud spécialisés dans l’infrastructure GPU pour l’IA — a franchi en 2025 un cap symbolique et stratégique : plus de 25 milliards de dollars de revenus annuels, après un quatrième trimestre estimé à 9 milliards de dollars, en hausse de 223 % sur un an. Derrière cette accélération, on voit se dessiner un nouveau segment du cloud, porté par la pénurie relative de capacité chez les hyperscalers, l’explosion des besoins en calcul pour l’IA générative et l’industrialisation rapide des déploiements GPU à grande échelle.

Un marché né de la contrainte

Les neoclouds se sont imposés parce que l’économie de l’IA ne pouvait plus attendre les cycles d’investissement et de déploiement des grands clouds traditionnels. Leur promesse est simple : fournir vite, massivement et de façon ciblée de la puissance GPU, là où les modèles d’IA en ont le plus besoin. Synergy Research souligne que la croissance du segment s’explique moins par un effet de mode que par un déséquilibre structurel entre la demande de calcul accéléré et la capacité réellement disponible chez les acteurs historiques.

Ce basculement est visible dans les chiffres. En octobre 2025, Synergy indiquait déjà que les revenus du secteur avaient dépassé 5 milliards de dollars au deuxième trimestre, soit une progression de 205 % sur un an, et que l’année entière devait dépasser 23 milliards de dollars. Quelques mois plus tard, la barre des 25 milliards est non seulement franchie, mais le rythme de fin d’année confirme une dynamique encore plus rapide que prévu.

Des chiffres qui racontent une montée en puissance

Le cœur de l’histoire, ce n’est pas seulement la taille atteinte, mais la vitesse. Un quatrième trimestre à 9 milliards de dollars signifie qu’une part énorme du chiffre d’affaires annuel a été générée en quelques mois, signe d’un marché encore très concentré sur quelques gros contrats et quelques clients très demandeurs. Synergy va plus loin en projetant que ce segment pourrait approcher 400 milliards de dollars en 2031, sur la base d’un taux de croissance annuel composé de 58 %. Une autre projection, plus ancienne, parlait déjà d’un marché proche de 180 milliards de dollars en 2030.

Ces écarts de projection ne sont pas contradictoires : ils traduisent surtout un marché en expansion rapide, mais encore jeune, donc sensible aux hypothèses retenues sur les prix de l’énergie, l’accès aux puces, la disponibilité foncière et la vitesse à laquelle les grands clients signent ou renouvellent leurs contrats. Autrement dit, le potentiel est immense, mais la trajectoire dépendra de la capacité du secteur à transformer une demande exceptionnelle en revenus récurrents et diversifiés.

CoreWeave en figure de proue

Parmi les acteurs les plus visibles, CoreWeave s’est imposé comme le nom le plus emblématique de cette vague. L’entreprise concentre une part importante des débats parce qu’elle incarne la logique même du neocloud : une infrastructure conçue d’abord pour les charges de travail IA, avec des contrats de grande ampleur et des investissements colossaux dans les datacenters, l’électricité et les GPU. En février 2026, Reuters rapportait que CoreWeave envisageait 30 à 35 milliards de dollars de capex en 2026, après 14,9 milliards en 2025, ce qui donne une idée de l’intensité capitalistique de ce modèle.

Le revers de cette médaille, c’est la dépendance à quelques gros clients et à des engagements de livraison très exigeants. CoreWeave a notamment affiché un carnet de commandes de 30,1 milliards de dollars à un moment de 2025, puis 55,6 milliards de dollars plus tard dans l’année, ce qui montre une forte visibilité commerciale, mais aussi une exposition élevée à l’exécution opérationnelle. Cette concentration est précisément ce qui fait des neoclouds une opportunité majeure et un risque financier non négligeable.

Une ruée financée à grands frais

L’essor des neoclouds ne se lit pas seulement dans les revenus ; il se voit aussi dans les levées de fonds et les investissements d’infrastructure. S&P Global a estimé que le financement lié à l’infrastructure IA avait atteint 35 milliards de dollars en 2025, un record, tandis que le financement des datacenters a lui aussi bondi. Cela reflète une conviction partagée par les marchés : la demande pour le calcul IA n’est pas un épisode passager, mais un changement durable de l’économie du cloud.

Mais cette frénésie a un coût. Les modèles économiques des neoclouds exigent des dépenses massives avant même que les revenus ne soient pleinement matérialisés, avec des contraintes fortes sur l’électricité, le refroidissement, la chaîne d’approvisionnement en puces et le financement à long terme. C’est là que se joue la différence entre une croissance spectaculaire et une croissance soutenable : transformer une demande portée par quelques cycles d’IA en plateforme industrielle solide.

Ce que cela dit du cloud de demain

Le succès des neoclouds révèle une fragmentation du marché du cloud autour des usages IA les plus intensifs. Les hyperscalers restent dominants sur le cloud généraliste, mais les nouveaux entrants captent une partie de la valeur là où la priorité n’est plus la polyvalence, mais la performance GPU, la rapidité de déploiement et l’optimisation énergétique. En ce sens, les neoclouds ne sont pas seulement un sous-segment ; ils dessinent une spécialisation du cloud autour des besoins de l’IA de nouvelle génération.

La question qui se pose désormais n’est plus de savoir si le segment existe, mais jusqu’où il peut aller sans perdre en discipline économique. Si les prévisions de Synergy se confirment, le marché pourrait devenir l’un des plus grands relais de croissance de toute l’infrastructure numérique d’ici la fin de la décennie. Mais la même dynamique qui alimente l’essor actuel — dépenses massives, dépendance à l’IA, pression sur les ressources — pourrait aussi devenir le principal test de résistance du secteur.

Au fond, les neoclouds racontent déjà quelque chose de plus large qu’un simple boom de revenus : ils signalent que l’IA ne consomme pas seulement des logiciels, elle recompose l’économie même du cloud.

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