La Corée du Sud va construire son premier datacenter sous-marin

La ville d’Ulsan, en Corée du Sud, s’apprête à construire un data center sous‑marin au large de sa côte, intégré à un sous‑ensemble urbain immergé, et financé par le gouvernement coréen. Le projet, piloté par la Korea Institute of Ocean Science and Technology (KIOST) et la ville d’Ulsan, vise à répondre au double défi de l’explosion de la demande IA et de la surconsommation énergétique des data centers, en exploitant la mer comme machine de refroidissement naturelle.

Le projet data city immergé devant Ulsan porte d’une vision plus large que le simple data center : il s’inscrit dans le cadre d’une ville sous-marine à 30 mètres de profondeur, à proximité du port Sinri d’Ulsan, métropole industrielle de l’est du pays. Initialement annoncé en 2022, le programme comporte un module d’habitation pour quelques chercheurs (5 personnes à terme, 3 au départ), un module de recherche et un module datacenter intégré dans une même structure sous‑marine de plusieurs milliers de mètres carrés.

Le data center, conçu pour accueillir plus de 100 000 serveurs ou l’équivalent de dizaines de milliers de GPU haute densité, s’inscrit dans un scénario de « data­center‑as‑ocean‑infrastructure » : la mer n’est plus seulement un environnement, mais une partie de l’architecture technique, agissant comme un réseau de refroidissement géant.

Une logique de refroidissement via l’eau de mer

Le cœur de la promesse réside dans l’économie de climatisation : les concepteurs estiment que le refroidissement via l’eau de mer permet de réduire de moitié les coûts de refroidissement habituels par rapport à un datacenter terrestre classique. Dans un contexte où la climatisation peut représenter 30 à 40% de la consommation totale d’un centre de données, ce gain est considéré comme déterminant.

Pour financer le développement d’un modèle standardisé de datacenter sous‑marin, le gouvernement central accorde à Ulsan un budget de 40 milliards de wons (environ 300 millions de dollars) sur cinq ans, part du projet intitulé Carbon‑Zero Underwater Data Center Standard Model Development Project. Le coût total prévu atteint 51,1 milliards de wons (environ 380 millions de dollars), ce qui place Ulsan au rang de laboratoire national pour l’infrastructure numérique maritime.

L’objectif affiché : compléter analyses de site et conception de base d’ici 2026 ; finir la construction d’un site de test de performance en 2030 ; lancer à partir de 2031 la construction de complexes sous‑marins à usage commercial.

Techniquement, l’ensemble est pensé comme un système modulaire, une architecture modulaire pour l’ère IA : un module principal accueillant équipements, espaces de recherche et infrastructures techniques ; un module résidentiel pour l’équipe de maintenance ; un module datacenter conçu pour héberger des serveurs haute densité, éventuellement optimisés pour l’IA.

Les autorités d’Ulsan veulent définir un standard de construction (serveurs, sous‑stations, distribution électrique, boîtiers de protection, systèmes de maintenance) afin de faciliter une industrialisation future de ces datacenters sous‑marins. En théorie, cela permettrait de réduire les coûts de maintenance et de faciliter la mise à niveau ou la réparation, même à plusieurs dizaines de mètres sous la surface.

Le projet s’appuie déjà sur un pool d’acteurs industriels : POSCO (acier), GS Engineering & Construction, SK Telecom, Microsoft et une vingtaine d’autres entreprises, ce qui souligne la volonté d’associer construction navale, énergie, télécoms et géants du cloud.

Un prototype d’infrastructure d’IA « clean »

Les porteurs du projet insistent également sur la dimension zéro-carbone : le refroidissement par eau de mer, associé à une éventuelle alimentation via des énergies renouvelables locales (parc éolien offshore, couplage avec les centrales voisines), doit réduire de façon structurelle l’empreinte carbone des datacenters d’IA. Dans la métropole d’Ulsan, qui se voit devenir une capitale nationale de l’IA, ces datacenters sous‑marins sont explicitement présentés comme la fondation d’un écosystème souverain pour l’intelligence artificielle, plutôt que le simple sous‑traitant énergétique des géants américains.

Certains scénarios évoquent la possibilité de stocker à terme plusieurs centaines de mégawatts de capacité de calcul dans ces installations sous‑marines, exploitant la stabilité thermique de la mer et la réduction de l’espace terrestre nécessaire.

Limites techniques et risques environnementaux

Malgré l’optimisme institutionnel, plusieurs critiques émergent :

  • La complexité opérationnelle, tout d’abord, pour maintenir des serveurs scellés sous pression, derrière des parois métalliques, à 20–30 mètres de profondeur, ce qui impose des procédures de maintenance très coûteuses comparées à un centre terrestre classique.
  • La dépendance écologique, ensuite, le refroidissement par eau de mer fonctionne si la circulation est maîtrisée, mais des échauffements localisés ou des changements de flux pourraient se répercuter sur la faune marine, au‑delà de ce que peuvent capturer les études d’impact actuelles.
  • Le coût de standardisation, enfin, le modèle « data city » est certes spectaculaire, mais la réplication à grande échelle reste fortement dépendante de la capacité à produire des modules standardisés, une chaîne de financement et une expertise sous‑marine encore limitée à quelques sites pilotes.

Comment concilier la poussée de puissance de l’IA avec les limites physiques et environnementales du refroidissement et de l’énergie ? Si le modèle de datacenter sous‑marin se révèle économiquement et techniquement viable, on peut imaginer voir émerger, à terme, des zones de « data oceans » au large de zones industrielles côtières, où la mer n’est plus seulement un décor, mais le moteur thermique silencieux du cloud et de l’IA.

Pour l’instant, les serveurs sont encore à terre, mais les plans sont déjà au fond de l’eau : Ulsan, avec son bouquet de 51,1 milliards de wons et ses 100 000 serveurs annoncés, pose officiellement la première pierre d’un futur où la frontière entre cloud et océan commence à s’effacer.

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