Nouvelle ruée vers l’or : de la crypto vers la colo

Des mines de Bitcoin aux usines d’IA : la ruée des ex-crypto vers la colocation multi‑MW rebat les cartes du data center. Les anciens mineurs de crypto réaffectent des sites déjà alimentés en électricité vers l’IA et le HPC, en signant des contrats de colocation de plusieurs dizaines à plusieurs centaines de mégawatts, ce qui transforme en profondeur l’économie de la capacité, du refroidissement et du raccordement réseau.

En deux ans, les principaux acteurs du mining ont signé, selon une analyse Bernstein, 19 contrats représentant près de 7 GW de puissance engagée auprès d’hyperscalers, de « neoclouds » IA et de grands fournisseurs de GPU, pour une valeur cumulée de plus de 135 milliards de dollars.

CoinShares estime parallèlement que plus de 70 milliards de dollars de contrats AI/HPC ont été annoncés sur la seule base des sociétés minières cotées, ce qui confirme que ces ex‑crypto deviennent d’abord des opérateurs d’infrastructures avant d’être des producteurs de Bitcoin.

De la hashrate à la capacité énergisée

La logique de valorisation de ces entreprises se déplace clairement de la « hashrate + réserves de BTC » vers la « capacité énergisée + charge IT contractée », où la ressource critique n’est plus la machine de minage mais le mégawatt raccordé au réseau.

Les terrains, postes sources et connexions au réseau préparés à l’origine pour le mining deviennent des actifs convoités par l’écosystème IA, parce qu’ils disposent déjà de capacités garantissant la mise sous tension de nouveaux data centers en quelques années plutôt qu’en une décennie.

Des contrats multi‑MW à plusieurs milliards

La nouvelle génération de deals illustre cette bascule : TeraWulf a signé avec Anthropic un bail de 20 ans sur son campus de Hawesville (Kentucky), portant sur environ 401 MW de capacité IT pour l’IA, pour un revenu contractuel estimé à 19 milliards de dollars, soit plus que sa capitalisation boursière actuelle.

Hut 8 a de son côté sécurisé à Beacon Point (Texas) un deuxième bail de 15 ans, évalué à 9,8 milliards de dollars pour 352 MW supplémentaires, portant à 704 MW la capacité totale engagée avec le même client sur ce campus, tandis que Cipher Mining annonce 168 MW avec Fluidstack pour environ 3 milliards de revenus sur 10 ans, deal partiellement backstoppé par Google.

Bitdeer illustre une trajectoire typique : l’entreprise, historiquement perçue comme un pur joueur Bitcoin, a progressivement repositionné son portefeuille vers la colocation AI et le cloud GPU, en finançant cette transition via une émission de 375 millions de dollars de convertibles et la liquidation de sa trésorerie en BTC.

Son site de Tydal, en Norvège, est en cours de conversion en campus AI/colocation de 180 à 225 MW, avec un bail de colocation de l’ordre de 4,7 milliards de dollars signé via sa filiale Tydal Data Center AS, la mise en service complète étant visée autour de décembre 2026.

Conversion de sites crypto en data centers AI

Le portefeuille opérationnel de Bitdeer montre un pattern de conversion systématique : Rockdale (Texas, 563 MW), Knoxville (Tennessee), Wenatchee (État de Washington) ou Tydal (Norvège) sont listés comme sites crypto en cours de transformation vers colocation ou cloud IA, avec des jalons d’énergisation s’échelonnant entre fin 2026 et début 2027.

Cette stratégie consiste à capitaliser sur des capacités électriques déjà raccordées – parfois plusieurs centaines de mégawatts – pour y injecter des data centers haute densité, plutôt que de repartir de zéro sur des terrains sans accès garanti au réseau, ce qui réduit le risque d’interconnexion et le « time to power ».

LOI, deals fermes, montée en gamme

Tous les projets ne sont pas au même niveau de maturité : DMG Blockchain Solutions a par exemple signé une lettre d’intention pour fournir 50 MW de charge IT critique à un client unique sur son site crypto de Christina Lake (Colombie‑Britannique), en vue d’une conversion en data center liquide pour l’IA.

Le document reste non contraignant en dehors d’une clause de droit de priorité et de confidentialité, et DMG indique explicitement qu’il n’y a aucune garantie d’aboutir à un contrat définitif, ce qui rappelle que nombre de deals « crypto‑to‑colo » restent soumis à la capacité à financer les travaux et à sécuriser des locataires de premier rang.

Densités AI : quand la colocation devient usines thermiques

L’un des éléments qui différencient ces nouveaux contrats des historiques salles IT réside dans la densité par rack : les systèmes NVIDIA GB300 NVL72, désormais au cœur de nombreux projets, tirent typiquement 132 à 142 kW par rack, avec des pointes autour de 155 kW, soit quinze à dix‑sept fois un rack d’entreprise moyen mesuré autour de 8 à 9 kW par l’Uptime Institute.

Ces racks rejettent environ 90 % de leur chaleur dans un circuit de refroidissement liquide direct‑to‑chip, avec des unités de distribution de liquide (CDU) intégrées pouvant offrir jusqu’à 250 kW de capacité, ce qui oblige les opérateurs à repenser complètement la distribution électrique, les collecteurs de busway et l’hydraulique de leurs salles blanches.

Le refroidissement comme contrainte de premier ordre

L’air seul devient impraticable au‑delà de 50 kW par rack, et les déploiements AI de dernière génération exigent systématiquement du refroidissement liquide direct‑to‑chip pour gérer des charges de 100 à 150 kW par rack, voire davantage avec les futures plateformes Vera Rubin NVL72 ou NVL576.

Cette transition impose aux ex‑sites crypto qui se convertissent en colocation AI de dimensionner des boucles d’eau glycolée à haut débit, des échangeurs thermiques adaptés et des CDU multi‑megawatt, tout en optimisant la PUE autour de 1,1–1,2, là où les architectures air‑cooled classiques restent souvent dans une fourchette 1,55–1,67.

Arbitrages économiques : IRR, coûts de conversion et dette

Selon Bernstein, les contrats de colocation AI signés par ces ex‑miners offrent des IRR non levier estimés entre 8 % et 13 %, pour des coûts de financement situés entre 6 % et 7 %, ce qui rend ces projets attractifs mais sensibles aux variations de taux et à la discipline de construction.

À l’échelle du rack, certains travaux citent des coûts d’infrastructure de l’ordre de 200 000 à 300 000 dollars par rack GB300 (hors GPU), avec une facture cooling autour de 50 000 dollars, ce qui impose de sécuriser des baux longs, des clients solvables et des montages de dette robustes pour absorber les CAPEX nécessaires à la conversion de sites crypto en usines AI.

Risques opérationnels et incertitudes réglementaires

Sur le plan opérationnel, de nombreux projets affichent des échéances de livraison à partir de 2027‑2028, parfois concentrées sur un même client ou une poignée d’acteurs IA, ce qui expose les ex‑miners à des risques de dépendance locative et de décalage entre le calendrier d’énergisation et celui des revenus.

Sur le plan réglementaire et territorial, la montée en puissance de data centers de plusieurs centaines de mégawatts sur des sites auparavant dédiés au mining renforce les débats autour de la consommation électrique, de l’empreinte climatique des infrastructures numériques et de la compatibilité avec les trajectoires de transition énergétique et les limites de réseau, sujets qui restent encore largement pilotés par les autorités de régulation et les opérateurs de systèmes électriques locaux.

à lire