La Malaisie veut immerger les data centers dans l’huile de palme

Alors que la pression sur l’eau et le réseau électrique s’intensifie dans les États malaisiens où se concentrent les nouveaux data centers, le Malaysian Palm Oil Board (MPOB) finalise le lancement de Sawit EcoTherm, un fluide diélectrique à base d’huile de palme pour le refroidissement par immersion.

L’ambition de la Malaisie est de transformer une filière agricole mature en levier d’infrastructure numérique, en proposant une alternative « bio-sourcée » aux fluides pétrochimiques, tout en réduisant la consommation d’eau et d’énergie des systèmes de refroidissement.

Une réponse à la contrainte eau-énergie, mais pas une solution miracle

Le contexte malaisien est tendu. Entre 2021 et mi-2025, le pays a approuvé 144,4 milliards de ringgit d’investissements dans le cloud et les data centers, avec des acteurs comme Microsoft, Amazon, Google, ByteDance, Equinix ou AirTrunk qui montent en puissance, notamment à Johor, Selangor et Negeri Sembilan. AirTrunk prévoit ainsi 3 milliards de dollars pour deux campus hyperscale à Johor, ajoutant plus de 280 MW, tandis qu’Equinix investit plus de 190 millions de dollars dans un nouveau site à Kuala Lumpur conçu pour le refroidissement liquide avancé.

Dans ce scénario, la question du refroidissement devient critique. Les tours de refroidissement évaporatives, encore dominantes, sont gourmandes en eau : le MPOB (Malaysian Palm Oil Board) estime que le parc malaisien pourrait, à terme, nécessiter jusqu’à 876 millions de litres d’eau par jour pour son refroidissement conventionnel, soit l’équivalent des besoins quotidiens de 4 millions de personnes. D’autres projections, plus prudentes, tablent sur 445 millions de litres par jour pour les projets identifiés, mais l’incertitude reste forte sur les configurations futures et les densités de racks.

Sawit EcoTherm vise à réduire cette pression en supprimant les tours évaporatives grâce à un système en boucle fermée où les serveurs sont immergés dans un fluide non conducteur. Le MPOB avance des gains de 30 à 50 % sur la consommation d’énergie liée au refroidissement par rapport aux systèmes à air, principalement en éliminant les ventilateurs des serveurs et en captant la chaleur directement aux composants. Mais ces chiffres doivent être nuancés : une réduction de 50 % sur le système de refroidissement ne se traduit pas par une baisse de 50 % sur la facture électrique totale du data center, et l’immersion n’élimine pas totalement le besoin d’eau si le rejet de chaleur s’appuie sur des circuits secondaires humides.

Caractéristiques techniques : un fluide conçu pour l’IA et l’hyperscale

Sawit EcoTherm se décline en deux formulations, EcoTherm 5s et EcoTherm 8s, toutes deux conçues pour des systèmes d’immersion monophasique (le fluide reste liquide en circulation). Le MPOB indique une rigidité diélectrique supérieure à 75 kV, un point d’éclair minimum de 160 °C pour le 5s et de 200 °C pour le 8s, et une composition pouvant contenir jusqu’à 95 % de matériaux renouvelables issus de la palme. Le fluide est présenté comme exempt de PFAS, biodégradable et à faible toxicité écologique, ce qui limite les risques environnementaux en cas de fuite ou de fin de vie.

Sur le plan économique, le MPOB évoque un coût de matière première de 20 à 25 ringgit par kilogramme pour la formulation palmier, contre 50 à 80 ringgit pour les fluides synthétiques ou pétroliers actuels. Pour un data center de 100 MW, le coût du fluide palm-based est estimé entre 2,44 et 6,10 dollars par kilogramme, mais le prix commercial final n’a pas encore été annoncé et dépendra des accords de licence et de la production à l’échelle industrielle.

Techniquement, l’immersion permet de supporter des densités de rack bien supérieures à l’air, un atout majeur pour les serveurs IA dont les GPU dégagent plusieurs fois plus de chaleur que les équipements conventionnels. Mais la performance réelle dépendra de la stabilité du fluide sur des milliers d’heures, de sa compatibilité avec les PCB, connecteurs, élastomères, TIM, câbles et optiques, et de l’évolution de ses propriétés thermophysiques en température. La comparaison avec les fluides d’immersion établis et avec le refroidissement direct sur la puce (direct-to-chip) – déjà plébiscité par de nombreux opérateurs pour son intégration plus simple – sera déterminante.

Un pari industriel et souverain, mais un passif environnemental à gérer

Pour la Malaisie, Sawit EcoTherm n’est pas qu’une innovation produit : c’est un signal stratégique. Le pays dispose d’une filière oléochimique mature, d’une base manufacturière et d’un marché data center en forte croissance. En développant un fluide localement, Kuala Lumpur cherche à créer une chaîne de valeur autour du refroidissement durable pour l’IA – fluides, mais aussi potentiellement cold plates, CDU, échangeurs et systèmes de contrôle – et à exporter cette compétence.

Mais l’argument « vert » du fluide se heurte au passif environnemental de l’huile de palme. L’expansion historique des plantations a été associée à la déforestation, à la perte de biodiversité et à la pression sur les habitats naturels. Même si le MPOB insiste sur une matière première « locale » et sur des formulations biodégradables, la soutenabilité réelle dépendra de la traçabilité, du bilan carbone complet (du champ au data center) et de la capacité à satisfaire la demande sans conversion supplémentaire de terres. Dans un contexte où les investisseurs et les clients hyperscalers sont scrutés sur leurs critères ESG, un fluide « palm-based » pourrait être perçu comme un atout ou comme un risque réputationnel selon les garanties apportées.

Par ailleurs, l’immersion ne résout pas à elle seule la contrainte de raccordement électrique. Les data centers malaisiens font face à des tensions sur la disponibilité du réseau et sur les délais de connexion, en particulier à Johor, devenu l’un des clusters les plus dynamiques d’Asie grâce à sa proximité avec Singapour, ses terrains industriels et ses infrastructures existantes. L’efficacité énergétique accrue du refroidissement par immersion peut aider à optimiser le PUE, mais elle ne dispense pas d’arbitrages sur la localisation, la taille des sites et les schémas d’alimentation (grid, renouvelables, stockage).

Où en est le déploiement ?

À ce stade, Sawit EcoTherm est en phase pré-commerciale. Le MPOB finalise un accord de licence avec un fabricant local et prépare des projets pilotes, des validations techniques et des partenariats avec des opérateurs de data centers. Aucune date de lancement officiel ni tarif définitif n’a été communiquée, et la technologie devra encore démontrer sa fiabilité à long terme et son acceptation par les constructeurs de serveurs.

La Malaisie tente de transformer une contrainte (eau, énergie, pression réglementaire) en opportunité industrielle, en s’appuyant sur une ressource locale abondante. Mais la réussite dépendra moins de la promesse marketing que de la robustesse technique, de la transparence environnementale et de la capacité à intégrer ce fluide dans des architectures de refroidissement hybrides, compatibles avec les exigences de disponibilité, de maintenance et de conformité des data centers hyperscale et IA.

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