Après l’évocation du secteur du data center sous tension en France, Grégory Berkovicz – cabinet d’avocats GB2A – revient pour nous, dans cette seconde partie de notre échange, sur le projet Bosquel, qu’il accompagne, un datacenter IA de 1 GW dans la Somme (Hauts de France), annoncé par SoftBank et Sesterce dans le cadre de Choose France, ainsi que les questions de compétence, de professionnalisme, d’administration, etc.
- Cet article fait suite à la première partie de notre échange avec Grégory Berkovicz :
Le dossier du Bosquel, cas d’école d’une montée en maturité
Grégory Berkovicz revient en détail sur le projet du Bosquel, qu’il accompagne, porté dans le cadre d’un bail à construction. Il y voit un exemple intéressant de montée en compétence collective après un premier appel à manifestation d’intérêt resté infructueux, faute de garanties financières et de crédibilité suffisantes chez les candidats initiaux.
Notre expert revient sur la première déclaration sans suite de l’AMI : « Il y a eu un premier AMI lancé par la CC2SO, la Communauté de communes Somme Sud-Ouest, qui malheureusement a conduit à ajourner le projet parce que les acteurs qui étaient envisagés comme potentiellement titulaires de cette opération n’avaient ni les financements, ni les garanties financières minimales attendues, et ne répondaient pas au cahier des charges et aux engagements qu’ils avaient d’ailleurs pris. Nous avons constaté qu’ils n’en étaient pas capables. Dans ces cas-là, on relance un AMI. », décrit Grégory Berkovicz.
Le second processus, repensé, a abouti à une attribution décidée par le conseil communautaire en mai 2026, au terme de près de deux ans de travail. Au-delà du nom de l’attributaire (SoftBank Group et Sesterce, avec un projet de datacenter IA de 1 GW qui s’inscrit dans le programme plus large de 5 GW de SoftBank en France- NDLR), l’enseignement principal réside dans la méthode : prendre du temps, structurer la concurrence, professionnaliser la négociation et éviter les promesses irréalistes. « Vouloir aller trop vite est une catastrophe industrielle en cette matière », affirme-t-il.
Le choix du bail à construction est présenté comme un élément fort de souveraineté opérationnelle. La collectivité conserve la propriété du sol, tout en permettant le développement du projet. Dans un contexte où la cession définitive de foncier soulève de nombreuses interrogations, cette formule est décrite comme un point d’équilibre entre attractivité et maîtrise publique.
« Ce que je tire de cette expérience, pour nous, côté collectivité, l’État et la région dans l’accompagnement qui a été le leur, tous les acteurs autour de la table ont gagné en maturité, en compréhension des enjeux, et ont fini par être probablement de bien meilleurs négociateurs et de bien meilleurs interlocuteurs dans ce projet. Donc finalement, il fallait du temps. Et le fait que ce soit un bail à construction est pour moi un vrai élément de souveraineté. Parce que la puissance publique reste in fine propriétaire du sol. La vraie souveraineté se trouve à deux endroits, le sol, si on en garde la maîtrise, et l’énergie. »
La question de la compétence
Le récit du projet du Bosquel interpelle sur la compétence de certains porteurs de projets. Et ce n’est pas grave, à la condition qu’ils aient le réseau pour savoir à qui revendre. Ensuite, il y a les très grands acteurs qui disposent de toutes les compétences, « et qui expliquent que tous les autres sont incompétents, y compris leurs concurrents de même ampleur. »
Et entre les deux, il y a des acteurs compétents dans leur champ, qui savent construire des data centers. Ce sont des acteurs de l’immobilier, des architectes, des maîtres d’œuvre, des bureaux d’études, des constructeurs. Certains le font en 3D modulaire, d’autres avec des techniques traditionnelles… « Ce sont des gens du monde de la construction. C’est d’ailleurs ce qui va calmer tous les porteurs de projets. Parce que c’est un monde lent. Il faudra un an pour avoir un permis de construire, 2 ans s’il y a un recours, 2 ans à 2 ans et demi pour construire, et les GPU ont une durée de vie de 5 ans. Et comme a priori, ce sont des bâtiments lourds, industriels, très complexes, très précis, il va falloir qu’il y ait des acteurs du bâtiment très professionnels qui fassent le job. »
Ensuite, il y a la partie installation, la station électrique, le refroidissement. Nous avons des leaders européens en France dans le secteur des courants faibles et dans celui des systèmes de refroidissement. « On sait faire. » Et puis après, il y a la partie exploitation. « C’est là où il peut y avoir des zones d’incertitude sur les capacités. Mais en réalité, ce n’est pas le plus compliqué parce qu’une fois que l’on sait quels GPU il faut acheter, dans quel rack il faut les mettre, et quelle puissance de calcul on obtient, en fait c’est du trading. C’est d’ailleurs le modèle économique. »
Seuls 20 % des projets sortiront
Nous interpellons également Grégory Berkovicz sur les effets d’annonces et le fort risque de ne voir qu’une partie des projets aboutir. Il fait le rapprochement avec le photovoltaïque, l’éolien et les gigafactory de batteries. Les calculs des acteurs garants de ce système, EDF, RTE, Enedis, confirment très clairement que tout ne sortira pas. « Dans tous les autres grands projets énergétiques, c’est pareil. Il y a du déchet. Mais c’est naturel, c’est normal. C’est d’ailleurs ce qui fait la différence entre un projet et une réalisation. Il y a juste un phénomène de mode, qui fait que tous les projets ne pourront pas aboutir. Mais évidemment, plus les projets seront pensés de manière raisonnable, en amont, avec des études de faisabilité juridique, financière, technique, sérieuses, en prenant son temps, en faisant les choses étape par étape, en faisant des audits là où il faut les faire, plus ils auront de chances de sortir. (…) Et à la fin, c’est le banquier qui a toujours raison ! »
Un marché qui doit encore gagner en professionnalisme collectif
Au fil de notre entretien, une idée revient avec insistance : le marché français du data center reste immature sur le plan culturel. Non pas faute de compétences techniques – Grégory Berkovicz juge au contraire que la France dispose de savoir-faire solides dans la construction, l’ingénierie, les équipements électriques et le refroidissement – mais parce que l’écosystème fonctionne encore dans une logique d’hyper-concurrence et de tensions excessives.
Cette violence concurrentielle, estime-t-il, affaiblit l’acceptabilité sociale des projets. À force de s’opposer frontalement, les acteurs prennent le risque de nourrir la défiance des élus, l’émergence d’associations opposées et la polarisation médiatique. « Il faut que les acteurs acceptent de faire communauté », plaide-t-il.
L’enjeu n’est pas de réduire la concurrence, mais de construire un langage commun sur les réalités industrielles, énergétiques et territoriales du secteur. Car dans un pays où l’acceptabilité sociale reste déterminante, un marché qui ne sait pas parler d’une voix intelligible sur ses fondamentaux finit par fragiliser sa propre croissance.
Une administration plus rapide, sans être moins exigeante
Dernier point saillant : la critique adressée à l’environnement administratif français n’est pas une critique du droit lui-même. Au contraire, Grégory Berkovicz considère que la sécurité juridique constitue un avantage compétitif, dès lors qu’elle apporte de la lisibilité aux investisseurs et aux opérateurs.
Le problème tient plutôt aux délais et aux promesses irréalistes. Il défend une ligne claire : conserver le niveau d’exigence administrative, environnementale et juridique, tout en accélérant l’instruction et en réduisant l’écart entre les calendriers publics et les rythmes économiques. Autrement dit, ne pas « desserrer l’étreinte administrative », mais la rendre plus efficace.
« Il faut que les autorisations administratives soient délivrées selon un rythme qui soit compatible avec le monde des affaires et on peut le faire avec la même sécurité juridique. C’est pour moi l’objectif important que les services de l’État, notamment sur les territoires, aient vraiment ça à l’esprit, à cœur, de ne pas faire n’importe quoi, de ne pas oublier les règles, les principes, les objectifs environnementaux, de ne pas oublier qu’il s’agit d’aménagements majeurs, mais aussi d’accélérer les délais. »
Pour autant, beaucoup de projets nous sont annoncés à 6 mois, alors que c’est impossible… « On le sait pertinemment, et ça n’est pas bien. Parce que ça fait croire à des acteurs étrangers que c’est possible. Mais ils se heurteront à la réalité et ça risque de les dissuader. Je pense qu’il y a un effort à faire de visibilité, de lisibilité, de professionnalisation, comme ça a été le cas d’ailleurs dans le domaine des énergies renouvelables. Il faut que l’administration française se perfectionne un peu en la matière. Il y a un travail d’efficience. »
Cette position rejoint une conviction de plus en plus partagée dans l’écosystème : la France peut rester un pays de règles fortes, à condition de devenir aussi un pays de délais crédibles. C’est peut-être à cette condition que les grands projets data center pourront sortir du cycle actuel d’excitation, de surpromesse et de confrontation permanente.
Le message de Grégory Berkovicz à l’écosystème du data center
« J’ai appris à connaître intimement ce monde, dans une granulométrie exceptionnelle. Aujourd’hui, je prétends connaître pas mal d’acteurs et avoir gagné une certaine légitimité. Je découvre un monde qui n’a pas encore atteint sa maturité culturelle et qui est pour l’instant très violent. Où les acteurs sont très violents les uns vis-à-vis des autres. Où ils sont dans un système concurrentiel d’une rare agressivité. Il ne faut pas que les acteurs oublient qu’on peut tuer la poule aux œufs d’or comme ça. Et que l’acceptabilité sociale sera d’autant plus facile que la communauté des acteurs, c’est-à-dire tous ceux qui sont sur cette chaîne de valeur, sera capable de temps en temps de parler d’une seule voix, et d’accepter qu’une opération est gagnée par l’un et puis par l’autre. Parce qu’à force de se battre les uns contre les autres, ils vont finir par réduire drastiquement la taille du gâteau. »
« Il y a déjà des élus qui ne veulent plus entendre parler de ce genre de projet. Il y a des associations qui sont en train de se créer, il y a des médias qui sont en train de s’emparer de ce sujet pour vendre du papier. Et ça, c’est extrêmement dangereux et néfaste. Je pense qu’il faut retrouver un peu de sérénité entre les acteurs. Il faut qu’ils acceptent de faire communauté. Parce qu’en France, plus qu’ailleurs peut-être, l’acceptabilité sociale est un élément. »
Conclusion
Au fond, Grégory Berkovicz raconte moins un simple marché en expansion qu’un changement d’échelle pour toute une filière. Le data center n’est plus seulement un sujet technique : il devient un objet de stratégie territoriale, de politique énergétique et de maîtrise publique. Avec en toile de fond une question décisive pour les années à venir : la France saura-t-elle transformer son avantage énergétique et réglementaire en véritable avantage industriel durable ?

