La joint-venture « Project Braid », lancée avec 5 milliards de dollars par Alphabet (Google) et Blackstone pour louer des TPU Google dès 2027, accumule les retards sur plusieurs sites. Entre reprise en main d’un campus géant dans le Wyoming, pénurie de transformateurs et gel des raccordements au Texas, le programme illustre crûment les goulots d’étranglement physiques et réglementaires qui freinent la course aux data centers IA.
Un pipeline de 29 sites, mais un taux de réussite divisé par deux… En interne baptisé « Project Braid » (aussi référencé sous le nom Crux AI), la coentreprise vise 500 MW mis en service en 2027 pour héberger les accélérateurs TPU de Google et les louer à des clients externes. Pour y parvenir, les équipes ont identifié environ 29 emplacements potentiels aux États-Unis, afin de lisser le risque de développement.
Mais la réalité du terrain rattrape le planning : selon Bloomberg, les responsables du projet tablent désormais sur une probabilité de 50 % qu’un chantier de data center tienne ses dates de livraison, contre 90 % il y a trois ans. Autrement dit, le pipeline est large, mais la moitié des sites risque de glisser, d’être redimensionné ou abandonné.
Wyoming : Google reprend la main sur un campus de 1,8 GW (extensible à 10 GW)
Le premier coup de frein visible concerne Cheyenne, dans le Wyoming (image d’en-tête). Le site avait été initié par le développeur Crusoe, avec un projet de campus de 1,8 GW, extensible jusqu’à 10 GW selon les communications de Crusoe. En juin 2026, Crusoe indique avoir mis le projet en pause « à la demande de notre client », avant que Google ne reprenne directement le dossier en juillet.
Selon Bloomberg, ce transfert s’explique par une perte de confiance de Google dans la capacité de Crusoe à livrer le projet dans les temps et les spécifications attendues. Google a dû reprendre les démarches de permis, et les élus locaux ont indiqué aux habitants que le projet serait réduit par rapport à l’ambition initiale. La nouvelle capacité n’a pas été divulguée, mais même sur des terrains a priori favorables, l’exécution dérape.
Transformateurs et switchgear : la chaîne d’approvisionnement électrique comme goulot critique
Un deuxième site identifié pour Project Braid s’est révélé inexploitable en l’état : il n’était pas équipé des transformateurs adaptés. Or, les délais d’approvisionnement sur ce type d’équipement atteignent désormais près d’un an, selon un rapport McKinsey. Les pénuries concernent aussi les tableaux de distribution (switchgear) et d’autres composants électriques critiques, dans un contexte où la demande explose pour l’IA, le cloud et l’électrification.
Ce point est structurel : un data center moderne, surtout orienté IA, ne se résume pas à un bâtiment et des serveurs. C’est d’abord une sous-station, des transformateurs, des busbar, des systèmes de protection et de contrôle qui doivent être disponibles, dimensionnés et raccordés. Quand ces équipements manquent ou arrivent en retard, tout le planning de mise en service glisse, indépendamment de la rapidité de construction du bâti.
Texas : le gel des raccordements au réseau comme nouveau risque réglementaire
Le troisième frein majeur pour Project Braid est politique et réglementaire : le Texas, jusqu’alors perçu comme un eldorado pour les data centers, a brutalement changé de posture. Début août 2026, le gouverneur Greg Abbott a ordonné à la Public Utility Commission of Texas (PUCT) et à l’opérateur de réseau ERCOT de suspendre toute nouvelle approbation de raccordement au réseau pour les data centers, le temps de réaliser un audit « complet » des projets.
Officiellement, l’objectif est de vérifier que ces installations ne pèsent pas indûment sur le réseau, n’accaparent pas l’eau, ne font pas exploser les coûts pour les autres usagers et supportent leurs propres infrastructures. Dans les faits, cette directive a mis en pause environ 1 800 projets en file d’attente, représentant quelque 474 GW de demandes de puissance, soit plus de cinq fois la demande de pointe historique du Texas.
Pour un programme comme Project Braid, qui compte plusieurs sites potentiels au Texas, cela se traduit par une incertitude forte sur les délais de raccordement, voire sur la faisabilité de certains emplacements. Même si le gel ne concerne théoriquement que les nouveaux projets et non les installations déjà en service, il renforce la pression réglementaire sur toute la filière et complique la planification à 2–3 ans.
500 MW en 2027 : un objectif maintenu, mais sous haute tension
Malgré ces aléas, les responsables de Project Braid maintiennent publiquement l’objectif de 500 MW en ligne en 2027. La stratégie repose sur la diversification du portefeuille de sites : avec 29 emplacements identifiés, la joint-venture peut théoriquement substituer un site bloqué par un autre plus avancé. Reste que les retards observés (Wyoming, transformateurs, Texas) touchent précisément les trois leviers critiques : foncier et permis, équipements électriques, et accès au réseau.
Dans ce contexte, l’engagement de 2027 ressemble moins à une certitude industrielle qu’à un pari de gestion de risque : tenir la cible exigera probablement des arbitrages douloureux (abandon de certains sites, réduction de capacité, reports de tranches) et une capacité à accélérer brutalement les chantiers qui restent « verts ».

