Le projet de PHOCEA DC s’inscrit dans le développement de data centers Edge souverains en milieu urbain à Marseille, avec un ancrage local affirmé et une stratégie inchangée. La finalisation d’un tour de financement vise à soutenir l’expansion de cette infrastructure, en s’appuyant sur un partenaire financier expérimenté dans les data centers et les câbles sous-marins, ainsi que sur des partenariats techniques stables. Dans notre interview, Damien DESANTI, fondateur et CEO de PHOCEA DC, déploie trois axes principaux : la structuration financière du projet et sa viabilité ; l’intégration urbaine, la récupération de chaleur fatale et la conformité aux orientations publiques ; et le positionnement commercial à Marseille, incluant la montée en densité via DLC, les opérateurs et les grandes capacités demandées. L’ensemble s’articule autour d’une démarche locale, de la réhabilitation de friches et d’une vision de modèle réplicable.
Financement, stratégie et viabilité du projet
Pour Damien DESANTI, la stratégie de Phocea DC demeure focalisée sur le Edge, avec un réseau de data centers souverains déployés en milieu urbain à Marseille et dans sa région. Le projet conserve son optique initiale et son périmètre géographique sans dévier. « On ne dévie pas de notre stratégie initiale et on va faire un réseau de data centers souverains Edge en milieu urbain à Marseille », rappelle Damin Desanti. On avait besoin d’avoir évidemment une bonne couverture financière parce qu’on sait que c’est très coûteux de faire des data centers. » La construction de data centers est coûteuse, la nécessité d’une couverture financière solide est posée comme condition de viabilité. « Ça ne choquera personne de dire ça. » Le premier site ouvert et le contexte instauré à Marseille démontrent la faisabilité locale du projet, rendant l’acceptabilité un point central.
Le fonds d’infrastructures qui accompagne la démarche est Marguerite, un fonds européen franco-luxembourgeois, déjà actif dans des opérations liées aux data centers et aux câbles sous-marins, thématique à fort ancrage marseillais. Cet accompagnement constitue un atout, en raison d’une compréhension des complexités du secteur : time to market, diversité des cibles clientes, spécificités du Edge. Cette expérience a fluidifié les échanges et réduit les besoins de pédagogie. « Ça a été vraiment un atout d’avoir des financiers qui ont aussi une conscience de la complexité et des enjeux de montée des data centers. » Le financement est adossé à de la dette bancaire, avec une priorité accordée aux acteurs régionaux, intéressés par le sujet.
Damien DESANTI mentionne une enveloppe de financement possible de l’ordre de 120 millions d’euros pour développer environ 10 à 12 mégawatts IT. Les sites auront des coûts au kilowatt variables : certains, plus stratégiques, seront potentiellement plus coûteux ; d’autres, plus capacitifs, moins coûteux. Il n’existe pas d’équation parfaite produisant un même prix pour les quatre sites envisagés.
Le deuxième site, en démarrage, soulève de nombreux enjeux bâtimentaires liés à la reprise d’une friche industrielle en très mauvais état (incendie, amiante, dépollution), posant des barrières significatives. Cette complexité est assumée comme partie intégrante de l’ADN du projet Phocea DC en milieu urbain, où la réhabilitation de friches abandonnées est fréquente et difficile, mais nécessaire.
Partenariat technique et maîtrise des coûts
Le partenariat avec Schneider Electric est maintenu pour la partie power et cooling. La fidélité à ce partenaire s’explique par l’efficacité des solutions et les efforts consentis pour aider à tenir les coûts dans un contexte urbain exigeant des investissements supérieurs en bâtiment, acoustique et autres postes. L’assemblage des composants et des choix techniques permet de maintenir une enveloppe correcte, en ligne avec les standards du marché.
Intégration urbaine, collectivités et récupération de chaleur fatale
L’intégration urbaine et le dialogue avec les collectivités constituent un sujet majeur. La récupération de chaleur fatale est au cœur de la démarche. Le deuxième site, clairement positionné sur de l’Edge, vise 3 mégawatts IT, avec des études menées avec des opérateurs de réseaux de chaleur et des opérateurs de logements sociaux. Le déploiement des réseaux de chaleur sera différé par rapport à l’ouverture du data center, en raison des délais de génie civil en ville, mais tout est dimensionné et planifié.
Avec 3 MW IT, et en valorisant 50 % de la chaleur fatale (en admettant qu’environ six mois par an la climatisation traditionnelle s’impose), soit 1,5 MW récupérés, il est possible de chauffer 1200 logements sociaux. Ce ratio met en évidence l’échelle réelle de la chaleur fatale et s’oppose aux usages de communication simplistes, tels que le chauffage d’une piscine avec 30 MW, qui ne reflètent pas l’efficience recherchée. Le projet ambitionne d’être parmi les premiers à opérer à cette échelle, ce qui impose de résoudre des questions électriques complexes : intégration de pompes à chaleur de 500 kW à 1 MW, conception du réseau électrique avec gestion des capteurs et des TGBT, et respect des obligations réglementaires en photovoltaïque (toiture de plus de 1500 m², couverture à 40 %). Il s’agit de gérer l’apport photovoltaïque, le réseau de chaleur, les bascules entre sources et l’éventualité d’un capteur sur un incident, autant de problématiques que les hyperscalers ne rencontrent pas de la même manière.
« Chauffer une piscine se réduit à un tableau à part de 50 kW, alors que l’ambition de chauffer 1200 logements impose une ingénierie beaucoup plus exigeante, rarement posée explicitement jusqu’ici. » L’offre faite aux collectivités s’inscrit dans une boucle de valeur complète : réhabilitation de foncier pollué et sinistré, implantation génératrice d’économie numérique autour du data center, respect des moratoires et feuilles de route de la Ville et de la Métropole sur les data centers, et valorisation réelle de la chaleur fatale sans surenchère ni omission des contraintes estivales. L’effort supplémentaire en capex et l’ingéniosité technique sont assumés pour maximiser ce bénéfice urbain. Cette démarche sera répliquée sur les autres sites.
Modèle réplicable et positionnement à Marseille
La création de trois à quatre sites Edge supplémentaires à Marseille poursuit deux objectifs. D’une part, démontrer qu’un travail en bonne intelligence avec les collectivités est possible lorsqu’il est initié tôt et mené de manière réfléchie. D’autre part, établir un modèle marseillais reproductible, illustrant une ville qui n’a pas manqué le virage numérique des data centers, sans ouvrir pour autant la porte à des projets démesurés susceptibles de déséquilibrer les équilibres locaux. Les actualités de démissions dans certains conseils municipaux ailleurs soulignent l’existence de tensions que le modèle vise à éviter.
La présence de câbles sous-marins à Marseille est une dimension que la ville doit traiter, et l’ambition est que, dans quelques années, la coopération avec les collectivités soit reconnue comme le modèle créateur de valeur.
Marché, clients potentiels et évolution de l’offre
Le marché marseillais n’est pas celui de Lyon ou Paris. Marseille concentre de nombreux projets, souvent capacitifs, majoritairement situés en dehors de la ville, à 10 à 30 kilomètres, et de taille hyperscale (50, 100, 300 MW). Les clients de ces infrastructures sont identifiés. Dans la ville même, un projet de 30 MW (Cité du Cinéma à Saint-Louis) a suscité des commentaires, mais demeure une exception dans le tissu urbain.
La demande de capacité à Marseille est très forte et ne se limite pas à l’IA ; elle émane de gros acteurs. « J’ai des demandes qui sont juste hallucinantes en termes de capacité, et ce n’est pas que de l’IA, c’est vraiment de la capacité des gros acteurs. » Le deuxième site de Phocea DC, dimensionné à 3 MW IT, avec une petite possibilité d’extension, intégrera du cluster DLC (refroidissement liquide) pour un ou deux clients choisis. Plusieurs demandes sont déjà sur la table, avec une préférence affichée pour répondre à des acteurs français ou régionaux. Le site est prêt « by design » pour la haute densité. Parallèlement, le positionnement auprès des opérateurs est reconnu : un nom commence à s’installer, des opérateurs signent (Zayo récemment) et d’autres sont attendus. Le monde des opérateurs est dynamique, porté par des besoins en interconnexion, mais avec des capacités plutôt en dizaines de kilowatts. Les sites à venir n’ont pas besoin d’atteindre 50 MW : quelques mégawatts suffisent pour intégrer du DLC là où il y a de la demande, tout en conservant des salles traditionnelles avec baies de densité moyenne entre 5 et 10 kW, adaptées aux opérateurs et à leurs clients.
Le segment des entreprises françaises (TPE, PME, ETI) tire moins la demande. Le marché est davantage porté par les gros acteurs recherchant des capacités à partir de 2–3 MW comme ticket d’entrée, en deçà duquel l’intérêt diminue. Des demandes de 350 MW existent, mais ne peuvent être satisfaites dans ce cadre Edge urbain. Les opérateurs internationaux, stimulés par la présence des câbles sous-marins, constituent une autre source de dynamisme. La stratégie des nouveaux sites s’aligne sur ces orientations.
Planning et occupation des sites
Le premier site a été délivré en un an. Le deuxième vise un calendrier similaire. Compte tenu de la demande, le premier site est fortement occupé et le deuxième est en partie prévendu. Sur le deuxième site, la capacité de 3 à 4 MW en extension est possible en « poussant les murs », et plusieurs demandes portant sur 3 MW pour la partie DLC pourraient sécuriser rapidement le projet. Le niveau de demande place le projet en position de force, avec plusieurs entreprises intéressées par ces 3 MW, limitant les positions délicates à court terme.
Acceptabilité locale et « recette » Phocea DC
L’acceptabilité repose sur une réalité simple : un Marseillais développe un projet à Marseille, au sein d’une entreprise basée à Marseille. Les échanges avec les collectivités sont facilités par la proximité humaine et les réseaux, dans une ville où les liens personnels et professionnels s’entrecroisent. La démarche gagne en adhésion lorsque l’intérêt général est placé en tête, loin d’une logique de « machine à dollars » et de projets de 100 MW mal intégrés. L’absence de recette magique est assumée : être à sa place, agir avec sens et réflexion suffit à faire « prendre la mayonnaise ».
Intégration dans l’écosystème numérique marseillais
Marseille, grande ville aux réseaux multiples, offre un écosystème dense : patronat (UPE), CPME, CCI, business clubs, French Tech et réseaux connexes. Il n’est pas possible d’être partout, mais une présence transversale dans plusieurs réseaux suffit, dans un cadre où « c’est un village » et où les bons contacts circulent. Le tissu économique local fonctionne par solidarité : les entreprises marseillaises cherchent d’abord des prestataires marseillais (électriciens, bureaux de contrôle, etc.), avec un bilan globalement favorable en termes de succès. La stratégie consiste à privilégier les acteurs locaux, tout en acceptant de sortir de Marseille si la qualité recherchée n’est pas trouvée, sans honte, pour sécuriser l’entreprise.
Dans ce paysage, des figures comme Kevin Polizzi sont citées et des entrepreneurs tels que Laurent Choucroune illustrent la vitalité du milieu. Les liens personnels témoignent du caractère villageois de la ville, facilitant les présentations et les opportunités.
Modèle commercial: local, interconnexion, et grands clients
Un schéma pragmatique se dégage : « faire du local, s’ouvrir aux télécoms et aux interconnexions, et sécuriser un ou deux grands clients qui assurent les arrières, avant de déployer le reste de l’activité. L’équilibre consiste à accepter une part du site pour un gros acteur, et à multiplier la présence d’opérateurs pour maximiser la valeur. Il n’y a aucune gêne à accueillir un acteur chinois ou américain si, ce faisant, il contribue à chauffer écoles et HLM de Marseille. L’objectif de valeur urbaine demeure. » Le marché reste cependant difficile à attaquer pour un acteur Edge avec un petit data center de 1 MW, les géants internationaux réservent leur confiance après un « chemin de croix » commercial. « Imaginer convaincre immédiatement un Google avec 1 MW dans un département est illusoire ; la réalité impose patience et crédibilité progressive. »
Le projet de data centers Edge souverains à Marseille s’articule autour d’une stratégie constante, d’un financement solide et d’un partenariat technique éprouvé, tout en assumant les exigences d’une implantation urbaine : réhabilitation de friches, maîtrise des coûts, intégration énergétique avancée et valorisation réelle de la chaleur fatale à l’échelle des logements sociaux. Le positionnement commercial répond à une demande locale très forte, mêlant opérateurs internationaux et grands acteurs à la recherche de capacités significatives, avec une montée sélective vers la haute densité via DLC. Le modèle marseillais, fondé sur l’ancrage local, le dialogue précoce avec les collectivités et une vision d’intérêt général, vise à constituer une référence réplicable. Malgré un environnement institutionnel parfois contraint et un marché difficile à convaincre pour un acteur Edge émergent, la viabilité démontrée, la progression rapide des sites, et la dynamique de l’écosystème local indiquent une trajectoire cohérente et porteuse de valeur pour la ville et ses réseaux économiques.

