DCmag a échangé avec Romain Dehaussy, Partner chez Cambon Partners, pour évoquer la banque d’affaires et son rôle – en particulier au travers de la levée de fonds de Phocea DC (120 M€) qu’elle a conseillée récemment -, et partager les conseils qu’il peut donner aux porteurs de projets de data centers.
Expert : Romain Dehaussy, Partner chez Cambon Partners
Banque d’affaires indépendante créée il y a un peu plus de 20 ans, Cambon Partners est historiquement centrée sur la ‘tech’, et revendique être la plus grande banque d’affaires indépendante en France. Elle a étendu ses activités vers les infrastructures de data centers il y a 2 ans. Initialement exposée au secteur via le mining de bitcoins, la banque a su repositionner un dossier vers l’hyperscale AI training, ce qui a lancé une trajectoire durable dans les data centers.
Quand la banque d’affaires s’intéresse aux Data Centers
Cambon Partners est positionné historiquement sur la tech, élargie à la santé, le FIG, les ESN… Elle réalise des opérations de levée de fonds, de fusion-acquisition et de LBO, avec des équipes à Paris, Londres et Madrid. “Nous sommes la plus grande banque d’affaires indépendante en France, 100 % détenue par les associés qui travaillent au quotidien jour et nuit”, commente Romain Dehaussy.
Sa trajectoire data center a débuté il y a deux ans. “C’était un hasard, un coup de chance, nous avons commencé par aider l’un de nos anciens clients. Et nous sommes devenus spécialistes du mining de bitcoins. Les investisseurs nous ont alors dit qu’ils n’y comprenaient rien, mais que ce que nous faisions avait les caractéristiques de l’hyperscale AI. Je me suis dit qu’il fallait repositionner notre dossier vers l’infrastructure. Et quelques mois plus tard, nous avons finalisé notre premier deal pour la société Polar”. Une société suisse avec des activités en Norvège et en Islande, pour un deal 150 M€ d’equity avec le fonds américain HIG et 350 M€ de dette, qui a servi de catalyseur.
Romain Dehaussy s’est alors formé intensivement sur les data centers, rencontrant environ 50 fonds d’infrastructures en 2025 pour construire son réseau et comprendre ce que les fonds souhaitaient voir et éviter. Il s’est également acculturé sur le financement infra, notamment grâce, encore une fois, à un ancien client, Aurélien de Meaux, d’Electra (EV Charging). En 2025, Cambon a conseillé une société américaine, Metrobloks, dont le CEO gérait précédemment les data centers d’AWS et Meta en Amérique du Nord. Ce travail a mené à un deal préempté par Eurazeo (100 M€). L’accélération s’est poursuivie en 2026 avec la finalisation d’une levée pour Phocéa DC (120 M€ equity+dette avec Marguerite), un autre deal de 10 M€ pour une société qui finalise un second tour compris entre 100-150 M€ supplémentaires. En un peu plus de deux ans, cinq deals totalisant 800 M€ de financements ont été conclus.
L’attractivité du secteur et le rôle de la banque d’affaires
Romain Dehaussy constate que “Les data centers ont été un des parents pauvres de l’économie jusqu’à récemment et personne ne savait vraiment ce que c’était. Mais aujourd’hui, le secteur bénéficie d’une demande explosive liée à l’IA. Plus on clique sur Claude ou ChatGPT, et plus on a besoin d’IA. C’est le seul secteur, à ma connaissance, où il est facile de trouver un client. Les data centers sont l’un des rares secteurs où la demande surpasse largement l’offre”. Ce déséquilibre entraine une forte valorisation des sites avec foncier et capacité électrique. “Donc, si vous avez le terrain et si vous avez la puissance, la capacité, vous pouvez espérer des gains conséquents”.
En tant que banque d’affaires, Cambon Partners apporte une forte valeur en capitalisant sur sa connaissance des fonds, des benchmarks, des conditions financières usuelles et des éléments liés à la gouvernance. “Nous pensons que c’est le bon moment, que nous sommes au début de la vague. Et il y a énormément de sociétés qui se lancent avec de fortes ambitions et qui viennent généralement du monde de l’énergie. Des experts sur les opérations mais pas sur la finance et pas sur la recherche de capitaux”.
Dans le cadre de l’opération menée avec Phocea DC (PHOCEA DC engage un plan d’investissement de plus de 120 millions d’euros pour déployer des datacenters de proximité à Marseille), quelle a été votre mission ? “Damien Desanti, le fondateur de Phocea DC, est un opérationnel, il connaît son sujet opérationnel sur le bout des doigts, mais il a peu d’expertise en finance et peu de temps à consacrer à ce sujet. C’est pourquoi le rôle du conseiller financier est crucial”. Le conseiller prépare le dossier (deck présentant la société et son projet, modèles financiers), source les investisseurs ciblés, conduit le processus compétitif (roadshows dont visites de sites), analyse les offres au-delà de la valorisation (clauses de relution et de dilution, gouvernance), et mène la négociation jusqu’au closing. “En infrastructure, cela nous a surpris, les Excel sont très complexes, par rapport à ce que nous faisons en général sur d’autres secteurs. Cela prend un temps colossal pour structurer la donnée, ingérer l’historique et faire des projections qui soient plausibles et précises”.
L’évaluation et la sélection des porteurs de projets
Le marché est saturé de projets, mais peu sont solides. La sélection est stricte pour préserver la réputation de la banque, qui opère sur un modèle ‘au succès’. “Il faut que l’on fasse un excellent travail, que tous nos clients soient ravis. Le risque est maximum de notre côté de par notre modèle, c’est pourquoi nous devons être très sélectifs”. Les critères clés pour un porteur de projet sont de disposer de sites ‘ready to build’ (RTB) ou en passe de l’être, voire de disposer d’un ou plusieurs data centers opérationnels, d’avoir des contacts clients fermes ou en passe de l’être, et une organisation crédible.
La capacité à ‘faire rêver et rassurer’ (règle des 2R) est essentielle pour convaincre des fonds qui s’engagent sur le long terme (5-15 ans). La crédibilité est renforcée par des preuves d’exécution (dépassement d’objectifs), la présence de business angels solides ou disposant de fonciers ou de capacités énergétiques, et le soutien d’experts reconnus. Parmi les autres atouts majeurs (‘unfair advantage’), on peut aussi parler de soutien politique local facilitant l’accès au foncier et à l’énergie.
Financement, risques et avenir du marché
Le financement se complexifie avec notamment des notions de souveraineté. “Les fonds d’infrastructure traditionnels sont réticents à financer les GPU en raison de leur cycle de vie court (1-2 ans), ce qui pousse à développer des modèles spécifiques (‘GPU based financing’). Aux États-Unis, une tendance voit Nvidia garantir la dette pour l’achat de ses propres GPU, créant un circuit financier circulaire potentiellement risqué”.
L’avenir du secteur semble assuré par la croissance continue de l’IA physique et de la robotique, qui nécessiteront une multiplication des capacités. Cependant, la demande évolue : à côté des projets gigantesques, des besoins pour des capacités plus modestes (10-50 MW) émergent, notamment pour l’inférence de proximité. “Ces data centers ‘à taille humaine’ resteront pertinents pour limiter, justement, le temps d’inférence et permettre à certains clients de ‘petite’ taille d’avoir des opérateurs de DC dédiés à ce type de clients – et pas pour les GAFAM ou assimilés”.
Conseils aux porteurs de projets
Romain Dehaussy conseille de se lancer avec des atouts concrets : un terrain avec capacité électrique réservée, une équipe de cofondateurs couvrant les aspects finance, commercial et technique, et un ‘unfair advantage’, quelque chose « en plus« . Dans les data centers, cela se traduit généralement par un terrain, de la capacité et une expérience dans d’autres sociétés du secteur. “Il faut commencer à prospecter des clients pour comprendre leurs besoins, mais n’approcher les financeurs qu’une fois les bases du projet solides et crédibles”.
Cambon Partners a réussi une extension vers les infrastructures de data centers, devenant un acteur clé grâce à une courbe d’apprentissage rapide, un réseau solide et une méthodologie rigoureuse. Le marché, bien que porté par une demande massive liée à l’IA, est très sélectif. La réussite d’un projet dépend de sa maturité opérationnelle (‘ready to build’), de la crédibilité de son équipe et de sa capacité à rassurer des investisseurs engagés sur le long terme.
L’avenir du secteur est marqué par des défis de financement liés aux cycles technologiques courts (GPU), une segmentation de la demande entre hyperscale training, hyperscale inférence et data centers de proximité (edge), et des enjeux de proximité qui garantiront la pertinence des data centers de taille intermédiaire.

