À l’approche de la présidentielle de 2027, les Écologistes ont dévoilé, lundi 13 juillet, leur programme baptisé « Prospérité écologique ». Sans consacrer de chapitre spécifique aux datacenters, le document de près de 200 pages dessine une doctrine inédite pour ces infrastructures, mêlant sobriété énergétique, souveraineté numérique, planification territoriale et fiscalité. En filigrane, une idée se dégage : les Écologistes ne veulent pas moins de datacenters ; ils veulent plus d’exigences autour de leur développement.

Expert : Expert : Lucas Buthion, Fondateur & Président de Gearshift – Public Affairs
Le numérique, c’est à noter, occupe une place importante dans la réflexion programmatique développée – sous couvert d’un concept de « technodiversité » que le parti entend promouvoir. Avec le postulat que le numérique ne constitue plus un simple secteur économique mais « un espace de pouvoir » dont les choix technologiques influencent l’organisation de la société, les libertés publiques et la consommation des ressources naturelles. Les Verts dénoncent notamment une course mondiale à l’intelligence artificielle portée par quelques multinationales, jugée extrêmement consommatrice d’énergie et peu compatible avec une trajectoire de sobriété.
Cette analyse conduit à remettre en question le modèle des hyperscalers. Sans les citer explicitement, le programme critique la concentration des capacités de calcul et appelle à privilégier des infrastructures plus distribuées, fondées sur les logiciels libres, les standards ouverts, l’interopérabilité et un tissu d’acteurs européens diversifiés. L’objectif affiché n’est pas de construire toujours plus de capacités de calcul, mais de développer un numérique dont les infrastructures répondent à un intérêt collectif avant de répondre à une logique de marché.
Avec l’ambition de développer un « réseau d’infrastructures publiques décentralisées », les Verts appellent à appliquer l’hébergement des données sensibles dans des datacenters non seulement situés en France, mais également « détenus et gérés par des acteurs européens » (critères que l’on ne retrouve pas aujourd’hui dans le référentiel SecNumCloud de l’ANSSI). À l’échelle européenne, les Écologistes font également de la « souveraineté des infrastructures numériques » un axe majeur de leur stratégie. Ils plaident pour une réduction de la dépendance aux équipements et aux logiciels susceptibles de relever de législations extraterritoriales, en visant notamment les semi-conducteurs, les réseaux de fibre optique, les câbles sous-marins ou encore les services de cloud. En pratique, cependant, le programme reste silencieux sur les instruments législatifs ou réglementaires qui permettraient d’atteindre ces objectifs – qui sont loin de faire consensus, tant les groupes politiques ou les États membres peuvent diverger.
Les modalités d’implantation des datacenters sont elles aussi dans le collimateur – ce programme souhaitant « supprimer la possibilité de labelliser des data centers « projet d’intérêt national majeur » (PINM) les exonérant d’études d’impact ». Une appréciation qui parait relever du raccourci : le statut de PINM créé par la Loi Industrie Verte (2023) permet surtout de bénéficier de procédures administratives accélérées, sans pour autant supprimer les principales procédures prévues par le Code de l’environnement, notamment lorsque le projet est soumis à étude d’impact.
Au-delà, la planification de la consommation électrique potentielle des datacenters, tant au niveau national qu’à l’échelle des territoires, est un autre axe fort du programme – qui cite l’anticipation des « conflits d’usages avec les autres secteurs en cours d’électrification (industrie, transport…) » comme objectif. Les Écologistes proposent également de revenir sur la réforme de la Commission nationale du débat public (CNDP) entrée en vigueur plus tôt cette année. Un décret du 2 mars 2026, en effet, a retiré de la saisine obligatoire de la CNDP certaines lignes électriques à très haute tension, ce qui a eu pour effet de sortir les grands projets de datacenters du champ des débats publics auxquels ils pouvaient auparavant être soumis par l’intermédiaire de leurs raccordements électriques.
Autre angle notable qui montre que les Écologistes semblent défendre une logique d’innovation tournée vers la sobriété (c.-à-d. améliorer l’efficacité des infrastructures existantes avant d’augmenter les capacités de calcul) : ils proposent de « développer la recherche sur le refroidissement, l’optimisation des consommations et l’allongement du cycle de vie des composants ». Voilà qui traduit une volonté d’agir sur l’ensemble du cycle de vie des infrastructures, de la conception des systèmes de refroidissement jusqu’à la durée d’utilisation des équipements informatiques – sans se contenter de prôner exclusivement un discours de sobriété sur les consommations énergétiques.
Last but not least, sur le volet fiscal : les Écologistes ne proposent qu’une mesure directement susceptible d’affecter les exploitants de centres de données. Le programme prévoit de relever la taxe sur les services numériques (TSN) de 3 % à 5 %, tout en abaissant le seuil d’assujettissement afin d’élargir son périmètre aux plateformes de commerce en ligne. Il propose également d’étendre cette taxe « aux entreprises qui gèrent des data centers ». Cette proposition constitue une rupture avec la philosophie actuelle de la TSN. Créée en 2019, elle cible les revenus tirés de certains services numériques – publicité ciblée, intermédiation ou valorisation de données – et non les infrastructures physiques. Les exploitants de datacenters n’entrent ainsi pas dans son champ d’application aujourd’hui. En proposant de les y intégrer, les Écologistes ouvrent donc la voie à une redéfinition de la taxe, sans préciser à ce stade quels revenus seraient effectivement imposés ni si cette extension viserait les seuls hyperscalers ou l’ensemble des opérateurs de centres de données.
En définitive, le programme des Écologistes pourrait bien se révéler moins radical qu’il n’y paraît. Là où certains voisins européens ont déjà expérimenté des moratoires ou fortement restreint l’implantation de nouveaux datacenters, le parti français ne remet pas en cause leur développement. Il entend en revanche en modifier profondément les conditions d’implantation et d’exploitation, en les inscrivant dans une logique de planification écologique, de souveraineté européenne et de sobriété énergétique – la définition de ces concepts par les Verts ne manquera évidemment pas d’agiter les débats au sein de la communauté datacenters et dans le champ politico-administratif. Autrement dit, il s’agit davantage de redéfinir (certes, drastiquement) les règles du jeu plutôt que de renverser complètement la table.

