Suite à notre article sur le feu vert donné à STANLIB Asset Management pour l’acquisition d’une partie de Cassava Africa Data Centres (ADC), nous vous proposons une tribune de Derrick Msibi, CEO de STANLIB Asset Management, publié sur le blog du groupe.
Pendant des décennies, les investisseurs ont évalué les opportunités pays par pays. Aujourd’hui, les capitaux sont contraints de penser continent par continent et sur des horizons beaucoup plus longs.
L’Afrique se trouve au carrefour des tensions commerciales mondiales, des mutations des chaînes d’approvisionnement et d’une puissante vague démographique. Malgré ces facteurs structurels, les investisseurs financiers ont encore tendance à considérer le continent avant tout comme un risque, plutôt que comme un eldorado de croissance.
Il existe une nette distinction entre les différents types d’investisseurs. Les entreprises B2C perçoivent déjà l’Afrique comme une opportunité et sont attirées par la croissance démographique et la demande croissante. Les investisseurs financiers, notamment ceux qui accordent des prêts aux gouvernements ou investissent sur les marchés actions, restent beaucoup plus prudents. Bien que leur compréhension des risques africains s’améliore, elle est en deçà du rythme d’évolution des opportunités.
Un problème majeur réside dans la tendance persistante à considérer l’Afrique comme un marché unique et homogène. Cette approche ignore le fait qu’elle est composée de multiples juridictions présentant des profils de risque, des cadres réglementaires et des trajectoires de croissance très différents. Pour les investisseurs internationaux confrontés à cette complexité, il est plus facile d’appréhender le continent comme un marché monolithique que de prendre en compte ses spécificités.
Les marchés africains les plus importants et les plus établis doivent assumer une plus grande responsabilité pour faire évoluer cette situation. L’Afrique du Sud, le Nigeria et le Kenya devraient jouer un rôle moteur, contribuant à renforcer la profondeur et la crédibilité des marchés émergents. Sans ce leadership, les investisseurs internationaux se tourneront par défaut vers des points d’entrée familiers comme la Bourse de Johannesburg (JSE), les considérant à tort comme représentatifs de l’ensemble du continent.
Cette responsabilité n’est pas purement altruiste, car aucun marché ne peut prospérer isolément. Dans un monde où les flux de capitaux sont interconnectés, la solidité des marchés régionaux est essentielle. Approfondir et intégrer ces marchés attire les capitaux, renforce la liquidité et accroît la résilience.
Les relations de l’Afrique du Sud avec les autres marchés de capitaux africains sont inégales. Elle est perçue comme une concurrente plutôt que comme une partenaire. Mais lorsque les institutions sud-africaines font preuve d’un véritable engagement en faveur du développement à long terme, la confiance s’installe.
Le contexte mondial actuel ne fait qu’accentuer l’urgence. Guerres commerciales, politiques climatiques et réorganisation des chaînes d’approvisionnement redessinent rapidement les alliances. L’Afrique risque d’être totalement exclue de ces décisions et de devenir, selon les propres termes du Premier ministre Carney, « un choix parmi d’autres plutôt qu’une partie à la table ».
Malgré cela, la croissance structurelle de l’Afrique demeure un atout majeur. Les infrastructures bancaires et financières soutiennent l’activité économique et ont enregistré des améliorations notables en matière de gouvernance. Les télécommunications et les services numériques mobiles continuent de s’imposer comme des modèles de développement plus rapides que les modèles traditionnels. Les infrastructures, notamment portuaires et logistiques, attirent des investissements considérables de la part d’acteurs internationaux qui y voient clairement une valeur ajoutée à long terme.
Dans ce contexte, les gestionnaires d’actifs africains assument des responsabilités qui dépassent largement la simple génération de rendements. En gérant l’épargne de manière professionnelle, ils renforcent la confiance, mobilisent les capitaux nationaux et créent des écosystèmes d’emplois. Ils jouent également un rôle essentiel dans le développement de marchés de capitaux profonds et liquides, capables d’attirer des investissements à long terme.
L’Afrique doit prendre des mesures pour faire évoluer la perception internationale. Premièrement, elle doit entreprendre des réformes financières robustes garantissant rapidité, précision et un contrôle crédible. Deuxièmement, elle doit mettre en œuvre des réformes des retraites favorisant l’épargne à long terme plutôt que les fuites de capitaux. Troisièmement, elle doit investir massivement dans l’éducation financière afin que les citoyens sachent comment constituer et protéger leur patrimoine.
La diversification est essentielle. Face à des opportunités locales limitées, il est risqué de concentrer tous ses capitaux dans un seul pays. Une approche équilibrée, alliant présence locale et investissements significatifs à l’étranger, est donc indispensable.
Malgré les turbulences, je reste prudemment optimiste quant à l’avenir de l’Afrique comme destination financière. Les périodes de bouleversements créent des opportunités. Alors que les destinations d’investissement traditionnelles sont remises en question, l’Afrique a l’occasion de se démarquer et de présenter des arguments convaincants. Le défi est de savoir si le continent saura agir suffisamment vite pour la saisir.

