40 maires de grandes villes dans le monde signent un pacte pour reprendre la main sur les data centers IA

À Londres, durant la London Climate Action Week, une coalition de 40 maires de grandes villes dans le monde a lancé un pacte pour encadrer l’essor des data centers d’IA, accusés d’absorber toujours plus d’électricité, d’eau et de foncier au détriment des villes. Derrière l’affichage climatique, l’enjeu est de déterminer qui paiera les raccordements, les renforcements de réseau et les externalités locales de cette nouvelle infrastructure critique.

C’est un front municipal inédit qui vient de surgir pendant la London Climate Action Week par C40 Cities (au cumul, environ 1 700 data centers répartis dans leurs zones métropolitaines), un réseau de près de 100 grandes villes engagées sur le climat. Les signataires, 40 grandes villes (mais pas de ville française !) affichent une ambition commune : fixer des standards avant que le marché n’impose ses propres règles.

Environ la moitié des maires participants sont américains, notamment Seattle et les villes californiennes de Palo Alto et Riverside. Dans le Sud-Ouest, Phoenix et Albuquerque (Nouveau-Mexique) ont rejoint l’initiative. Sur la côte Est, Beverly (Massachusetts) et Lincoln (Nebraska) ont signé ; Chicago et Cleveland dans le Midwest et Miami dans le Sud. Des villes européennes de Grèce, d’Espagne, d’Italie, d’Allemagne, du Royaume-Uni et de Norvège ont adhéré, ainsi que Montréal au Canada. Le pacte inclut des villes africaines de Côte d’Ivoire, de Sierra Leone, d’Afrique du Sud et du Kenya, ainsi que des villes d’Asie-Pacifique en Inde et en Australie, et au Liban, au Moyen-Orient.

Le message politique est que les municipalités ne veulent plus découvrir les projets une fois les besoins énergétiques déjà verrouillés. Elles cherchent à peser sur les permis, le foncier, les engagements environnementaux et la contribution financière des opérateurs aux infrastructures locales.

Les chiffres qui inquiètent

L’alerte la plus nette vient de Melbourne. Son lord mayor affirme qu’environ 50 data centers y sont déjà en activité et qu’ils pourraient représenter 10 % de la demande électrique locale en 2030, puis 20% en 2040. Il ajoute qu’ils pourraient consommer 20 milliards de litres d’eau par an, soit 4 % de l’eau potable de la ville. Ce type d’ordre de grandeur illustre le cœur du problème : l’IA ne se limite plus à des serveurs, elle devient un sujet de capacité réseau, de ressource hydrique et de planification urbaine.

Le pacte demande aussi que les nouveaux sites évitent les terrains sensibles, privilégient les friches ou les espaces sous-utilisés, réduisent les nuisances et publient des données mesurables sur leur impact. Les signataires veulent également que les projets n’allongent pas la vie des énergies fossiles, y compris via des groupes électrogènes ou des dispositifs de secours mal intégrés au mix local.

Une bataille de raccordement

Derrière le vocabulaire climatique se joue un sujet de réseau. Les data centers IA tirent la demande vers des densités de charge élevées, des besoins de refroidissement plus lourds et des exigences de raccordement rapides, souvent en concurrence avec l’habitat, l’industrie et les autres usages électriques. Dans les villes, le raccordement devient un arbitrage territorial : accepter un projet peut signifier accélérer des renforcements de postes, des lignes et parfois des capacités de production ou de stockage.

Le pacte tente de déplacer une partie du coût vers les opérateurs, en demandant une “juste part” pour l’énergie, l’eau et l’accès réseau, ainsi qu’un financement direct des mises à niveau nécessaires. C’est un signal important pour les investisseurs : la variable critique n’est plus seulement le coût du foncier ou du serveur, mais la capacité à sécuriser l’infrastructure amont sans provoquer de conflit local.

Eau, chaleur, acceptabilité

Dans certaines régions du monde, l’eau est devenue l’autre point de friction. Les municipalités redoutent les arbitrages entre refroidissement des installations et usage potable, en particulier dans des villes déjà exposées au stress hydrique. Le pacte pousse donc vers des usages non potables, la réduction de la consommation et, quand c’est possible, la récupération de chaleur fatale pour un bénéfice local.

Cette logique répond aussi à une tension d’acceptabilité. Les villes ne contestent pas seulement l’implantation d’un entrepôt numérique, elles contestent un modèle où le coût social est local, mais la valeur est captée ailleurs. D’où l’insistance sur l’emploi local, les achats locaux, la transparence des impacts et les bénéfices communautaires.

Le sous-texte réglementaire va peser sur l’industrie

Le pacte reste non contraignant, mais il ressemble à un prototype de doctrine municipale. Il sert de base à la négociation avec les promoteurs, aux arbitrages d’urbanisme et, potentiellement, à des conditions de permis plus strictes. À Londres comme ailleurs, ce type de cadre peut vite devenir un outil politique pour ralentir, rediriger ou durcir certains projets.

Le contexte réglementaire renforce cette pression. Les débats récents autour des impacts carbone des data centers, et les critiques visant des autorisations jugées insuffisamment évaluées sur le plan environnemental, montrent que le sujet sort du seul champ industriel pour entrer dans celui du contentieux public. Pour les développeurs, le risque n’est plus seulement le retard de chantier ; c’est aussi la remise en cause du modèle d’autorisation lui-même.

Pour les opérateurs, cette mobilisation des maires signifie que la compétition ne se jouera plus uniquement sur la puissance disponible ou le prix de l’énergie. Il faudra aussi prouver la sobriété hydraulique, la compatibilité urbaine, la capacité à financer les upgrades réseau et la contribution locale mesurable. Les projets les plus vulnérables seront sans doute ceux qui s’appuient sur un raccordement fragile, un refroidissement gourmand en eau ou une promesse d’emplois trop floue. Le mouvement municipal ne met pas fin à la vague IA, mais il la politise davantage. En pratique, il annonce une phase où la croissance des data centers sera de plus en plus conditionnée par les contraintes physiques des villes, et non par la seule demande des hyperscalers.

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