En reliant directement Barcelone à Bilbao, EXA Infrastructure veut faire de l’Espagne un axe de transit entre les câbles sous-marins méditerranéens et les infrastructures atlantiques vers l’Amérique du Nord, et le nouveau pôle de data centers de Saragosse.
Le raccordement terrestre lancé par EXA Infrastructure entre Barcelone et Bilbao change l’échelle de la connectivité espagnole. Jusqu’ici, Barcelone fonctionnait principalement comme une porte d’entrée méditerranéenne, agrégeant les flux issus de l’Afrique du Nord, du Moyen-Orient et de l’Asie. La nouvelle liaison doit prolonger ces flux vers les systèmes de câbles atlantiques et, au-delà, vers l’Amérique du Nord.
L’intérêt de l’itinéraire tient moins à la seule distance parcourue qu’à la diversification des chemins disponibles. Pour les hyperscalers, les opérateurs de contenu et les plateformes d’IA, disposer d’une route alternative à travers l’Espagne réduit la dépendance à un nombre limité de corridors nationaux. EXA présente ainsi Barcelone non plus seulement comme une station d’atterrissement et d’agrégation, mais comme un nœud de redistribution entre les façades méditerranéenne et atlantique.
Saragosse, le point d’équilibre
Le tracé intègre Saragosse, située entre Barcelone, Madrid, Lisbonne et Bilbao. Cette position intéresse directement les opérateurs de data centers : la région d’Aragon accueille plusieurs projets hyperscale et IA, notamment liés à AWS, Microsoft et QTS. EXA estime que la capacité de data centers de la région pourrait dépasser 1,6 GW d’ici à 2030. Ce chiffre reste une projection communiquée par l’entreprise et non une capacité actuellement disponible ; il doit donc être lu comme un indicateur d’ambition industrielle plutôt que comme une réalité opérationnelle déjà sécurisée.
Le choix de Saragosse n’est pas anodin. La ville combine une disponibilité foncière supérieure à celle des grands marchés de Madrid et Barcelone, une position logistique favorable et un environnement propice aux campus de grande taille. Mais cette géographie avantageuse s’accompagne d’une contrainte majeure : la capacité électrique réellement raccordable ne progresse pas au même rythme que les annonces de construction.
Une infrastructure conçue pour la résilience
EXA avait annoncé dès 2022 une liaison d’environ 600 kilomètres à nombre élevé de fibres entre Barcelone, Saragosse et Bilbao. L’objectif était alors de créer un itinéraire à forte capacité et faible latence entre les clusters de data centers espagnols, la Méditerranée et les stations d’atterrissement de l’Atlantique. Le programme s’inscrivait dans un plan d’investissement plus large de 190 millions d’euros, auquel s’ajoutaient plusieurs milliers de kilomètres de routes annoncées ou en construction.
La nouvelle liaison matérialise donc un projet engagé de longue date, plutôt qu’une infrastructure apparue ex nihilo en 2026. Cette chronologie est importante : elle montre que la construction d’un backbone interurbain stratégique s’étale sur plusieurs années, avec des phases de génie civil, de déploiement optique, de tests et de commercialisation.
La résilience annoncée dépendra toutefois de la séparation physique réelle des itinéraires. Deux routes logiques ne constituent pas nécessairement deux chemins indépendants si elles empruntent les mêmes fourreaux, les mêmes emprises routières ou les mêmes points de franchissement. Pour les clients critiques, la valeur du nouveau corridor sera donc mesurée par sa diversité géographique effective, sa supervision et ses mécanismes de bascule, et pas seulement par le nombre de kilomètres de fibre installés.
Barcelone, de la Méditerranée à l’Atlantique
Barcelone bénéficie déjà d’une densification de son réseau métropolitain. EXA indique connecter huit data centers en Catalogne et avoir modernisé environ 100 kilomètres de réseau local afin de relier plusieurs installations à la Barcelona Cable Landing Station. Cette infrastructure dessert notamment des sites associés à Digital Realty, Equinix, Edged Energy et EdgeConnex.
La station d’atterrissement constitue le véritable pivot de l’écosystème. Elle concentre les flux sous-marins, les équipements de transmission et les possibilités de colocation nécessaires à l’interconnexion entre câbles, opérateurs et data centers. Le câble 2Africa y est déjà arrivé, tandis que le système Medusa devait renforcer les connexions entre l’Europe, l’Afrique du Nord et le Moyen-Orient.
La liaison vers Bilbao ajoute une dimension transatlantique à cette plateforme. Elle peut permettre à des flux arrivant par la Méditerranée de rejoindre des routes orientées vers l’Amérique du Nord sans repasser systématiquement par Madrid ou par un autre hub européen. Pour les services cloud et les workloads d’IA distribués, cette possibilité peut améliorer la flexibilité du routage et réduire certains risques de congestion.
Cela ne signifie pas pour autant que tous les flux bénéficieront automatiquement d’une latence optimale. La performance finale dépendra du chemin complet : segment sous-marin, station d’atterrissement, réseau terrestre, interconnexion en data center et accès au cloud ou à la plateforme de calcul. Le gain doit donc être évalué de bout en bout, et non sur la seule liaison Barcelone–Bilbao.
Une bataille de souveraineté et de capital
Pour EXA, cette route renforce une plateforme de fibre qui s’étend à l’échelle européenne et transatlantique. L’entreprise revendique plus de 100 000 kilomètres de réseau, des données récentes évoquent 151 000 kilomètres de réseau dans 37 pays, plusieurs centaines de villes connectées et un portefeuille de routes sous-marines reliant l’Europe et l’Amérique du Nord.
Pour les clients, l’enjeu est celui de la maîtrise des routes critiques. Dans un marché dominé par les hyperscalers et marqué par la multiplication des charges d’IA, la disponibilité d’itinéraires diversifiés devient un actif stratégique. Elle réduit l’exposition aux coupures de câbles, aux incidents de génie civil, aux pannes électriques locales et aux tensions géopolitiques affectant certains corridors.
Mais cette souveraineté reste relative. La fibre terrestre ne garantit ni l’indépendance des équipements optiques, ni celle des câbles sous-marins, ni la disponibilité de l’électricité nécessaire aux infrastructures numériques. Elle apporte une couche supplémentaire de résilience dans une chaîne qui demeure internationale et interdépendante.

