Deux nouveaux composés chimiques utilisés dans la fabrication de semi-conducteurs pour data centers, classés « polluants éternels » (PFAS), viennent d’être approuvés en urgence par l’EPA (L’Environmental Protection Agency) de Trump, malgré des risques sanitaires graves et des données manquantes. Une décision contestée en justice qui illustre la tension croissante entre souveraineté industrielle, expansion de l’IA et protection environnementale.
Une approbation controversée au nom de l’IA
L’Environmental Protection Agency (EPA) américaine a validé, courant août, l’importation et l’usage immédiat de deux nouveaux composés chimiques destinés aux data centers et aux usines de semi-conducteurs. Il s’agit de générateurs photoacides, des substances clés dans les procédés de photolithographie à l’échelle nanométrique, indispensables à la production de puces pour l’IA et le calcul haute performance.
Problème : ces composés sont soupçonnés d’appartenir à la famille des PFAS (per- and polyfluoroalkyl substances), ces « polluants éternels » qui ne se dégradent pas dans l’environnement et s’accumulent dans les organismes vivants. Pire, l’EPA elle-même reconnaît dans ses ordonnances de consentement ne pas connaître les seuils de toxicité aiguë, ni les niveaux d’exposition provoquant des dommages systémiques, reproductifs ou cancérigènes.
Malgré ces incertitudes, l’agence a passé outre. Une décision qualifiée d’illégale par Earthjustice, qui a déposé un recours fin août. « L’EPA a failli à son obligation fondamentale : protéger le public contre les risques déraisonnables », accuse Jonathan Kalmuss-Katz, avocat de l’ONG.
Des risques sanitaires admis, mais non quantifiés
Les documents sont sans équivoque : l’EPA identifie des risques d’« acute lethality » (mort subite), de toxicité génétique, d’irritation cutanée et respiratoire, de corrosion oculaire, ainsi que des effets sur le développement et la reproduction — tant pour les travailleurs que pour les populations exposées via l’air, l’eau ou les sols.
Pourtant, l’agence concède ne pas pouvoir quantifier ces risques faute de données suffisantes. « Les risques n’ont pas été quantifiés en raison d’informations insuffisantes sur les dangers », peut-on lire dans les ordonnances. Une situation jugée « hautement inhabituelle » par les observateurs, d’autant que les restrictions imposées se limitent à la taille des conteneurs d’importation, sans plafonner les volumes totaux.
Ces approbations interviennent dans un contexte de pression industrielle forte. Les fabricants de semi-conducteurs affirment que certains PFAS sont irremplaçables à ce stade technologique. « Trouver des alternatives plus sûres est impossible dans certains cas et reviendrait à reculer de plusieurs décennies », argumentent-ils dans des documents internes.
Un contexte réglementaire sous tension
Cette décision s’inscrit dans une série de mouvements contradictoires de l’EPA sous la deuxième administration Trump. D’un côté, la justice fédérale vient de confirmer, mi-août, la désignation des PFOS et PFOA (deux PFAS historiques) comme « substances dangereuses » au titre du Superfund (CERCLA), ouvrant la voie à des actions en responsabilité élargie contre les pollueurs.
De l’autre, l’agence propose simultanément d’exempter les data centers de l’obligation de publier leurs émissions atmosphériques, rendant les permis d’émission opaques au public. Une double dynamique : durcir la responsabilité a posteriori tout en assouplissant la transparence a priori pour les projets d’infrastructure numérique.
Parallèlement, l’EPA met en avant son Water Reuse Action Plan (WRAP) pour faciliter la réutilisation des eaux dans les data centers, tout en développant des protocoles de traitement — sans pour autant imposer de limites contraignantes aux rejets de PFAS.
Des rejets massifs, une surveillance lacunaire
Les chiffres donnent la mesure du problème. Des prélèvements réalisés en 2022 dans une usine de fabrication de semi-conducteurs (fab) aux États-Unis ont révélé jusqu’à 78 000 parties par trillion (ppt) de PFAS dans les eaux usées, là où la limite légale de l’EPA pour l’eau potable est de 4 ppt pour plusieurs composés courants.
Or, selon Lenny Siegel, directeur du Center of Public Environmental Oversight, « il n’existe probablement aucune obligation pour une usine de semi-conducteurs aux États-Unis de limiter ses rejets » de générateurs photoacides, même toxiques et persistants. Une situation d’autant plus critique que l’incinération, méthode de destruction privilégiée par l’EPA, ne dégrade pas complètement certains PFAS et expose les communautés avoisinantes – souvent défavorisées – à des risques mal évalués.
Enjeux infrastructurels : refroidissement, immersion et fluides fluorés
Au-delà de la fabrication des puces, les PFAS sont également au cœur des systèmes de refroidissement des data centers, notamment pour l’IA. Les fluides diélectriques fluorés (PFPE, perfluoroamines) utilisés dans le refroidissement par immersion sont sous le feu des réglementations émergentes.
Aux États-Unis, l’EPA interdit depuis 2024 l’usage des HFC à fort potentiel de réchauffement climatique (GWP ≥ 700) dans les systèmes de climatisation pour data centers, avec entrée en vigueur pleine en 2027 au titre de l’AIM Act. En Europe, la proposition de restriction universelle sur les PFAS de l’ECHA (Agence européenne des produits chimiques) pourrait interdire à terme de nombreux fluides fluorés, sauf dérogations sectorielles – qui ne couvrent pas, à ce stade, le refroidissement par immersion.
Résultat : les équipes d’ingénierie et d’achat doivent désormais cartographier les risques réglementaires par juridiction, anticiper les transitions technologiques et documenter la composition chimique exacte des fluides pour se prémunir contre d’éventuelles actions en responsabilité.
Arbitrages industriels : performance contre précaution
Le cœur du débat est bien là : comment concilier la course à la capacité de calcul, la souveraineté des chaînes d’approvisionnement en puces et la protection sanitaire et environnementale ? Pour les défenseurs de l’industrie, ralentir l’approbation de nouveaux composés reviendrait à freiner l’innovation et à céder du terrain à la Chine, déjà leader dans la production de semi-conducteurs. Pour les ONG et certains experts, l’urgence climatique et sanitaire impose au contraire un principe de précaution renforcé, avec des garanties de « zéro rejet » avant toute autorisation.
« Nous ne demandons pas l’arrêt de la production nationale de puces, mais de le faire sans exposer travailleurs et communautés à des risques non étudiés », résume Jonathan Kalmuss-Katz.
Points de vigilance pour les opérateurs et investisseurs
Pour les acteurs du data center, plusieurs signaux faibles méritent attention :
- Risque réglementaire asymétrique : durcissement des responsabilités et assouplissement des procédures d’autorisation créent un terrain propice aux contentieux futurs.
- Exposition aux PFAS dans les fluides : les fluides de refroidissement fluorés pourraient être progressivement restreints, notamment en Europe, avec des délais de transition variables selon les applications.
- Transparence réduite : la proposition de l’EPA de rendre volontaire la publication des émissions atmosphériques des data centers complique l’évaluation des risques par les riverains et les assureurs.
- Gestion des déchets et incinération : l’absence de filières de destruction certifiées « zéro PFAS » expose les opérateurs à des risques de contamination secondaire et de responsabilité.
Un tournant critique pour l’infrastructure numérique
L’approbation accélérée de ces deux nouveaux composés PFAS par l’EPA, couplée à l’affaiblissement des obligations de transparence pour les data centers, marque un tournant. Elle traduit une priorité politique de soutenir l’expansion de l’IA et des infrastructures numériques, même au prix d’incertitudes sanitaires et environnementales majeures.
Pour les acteurs du secteur, le message est sans ambiguïté : la conformité chimique, la traçabilité des fluides et la gestion des rejets deviennent des enjeux stratégiques, au même titre que la capacité, le PUE ou le temps de raccordement électrique. Ignorer ces signaux, c’est prendre le risque de futurs blocages réglementaires, de contentieux coûteux et de pertes de confiance – des freins bien plus lourds que la transition vers des alternatives moins toxiques.

