Derrière la rumeur d’un engagement de 250 milliards de dollars de Nvidia pour soutenir OpenAI, c’est toute la nouvelle économie de l’IA qui se dessine : des campus de plusieurs gigawatts, des besoins colossaux en raccordement électrique, des montages financiers opaques et une dépendance croissante à quelques acteurs capables d’assembler capital, puissance et foncier. L’Ohio devient ainsi le laboratoire d’une infrastructure IA de type industriel, où la contrainte énergétique pèse désormais autant que la technologie elle-même.
Le projet est d’une ampleur jamais vue dans le secteur, après l’annonce de Trump en début de mandat pour le projet OpenAI à 500 milliards de dollars. D’après les informations publiées ces derniers jours, OpenAI étudierait la location d’un campus data center de 10 GW dans l’Ohio, développé par SB Energy, la branche énergétique de SoftBank, tandis que Nvidia discuterait d’un backstop financier d’environ 250 milliards de dollars pour sécuriser l’opération. À ce niveau, on ne parle plus d’un simple centre de calcul, mais d’une infrastructure systémique qui mobilise des arbitrages énergétiques, industriels et politiques à très grande échelle.
Un projet qui change d’échelle
La première donnée qui frappe est la puissance visée : 10 GW. Même phasé, un tel volume place le projet dans une catégorie à part, très au-dessus des grands data centers hyperscale habituels, qui se comptent le plus souvent en dizaines ou en centaines de mégawatts. Reuters avait indiqué dès juin qu’OpenAI examinait la location d’un campus de 10 GW sur des terres fédérales et privées en Ohio, avec une première tranche de 800 MW attendue pour 2028.
Cette montée en puissance change la nature même du projet. Le campus n’est plus seulement un actif immobilier et informatique, mais une pièce d’infrastructure lourde qui impose une capacité de production, de transport et de transformation électrique dimensionnée à l’échelle d’un territoire. Les chiffres avancés suggèrent que la phase initiale n’est qu’un prélude à un développement beaucoup plus vaste, ce qui laisse entrevoir une longue séquence de travaux, de raccordements et d’autorisations.
Le vrai goulot d’étranglement
Dans ce dossier, l’électricité est la contrainte structurante. En mars 2026, le Département de l’Énergie américain, AEP Ohio et SB Energy ont annoncé un programme de 4,2 milliards de dollars pour de nouvelles infrastructures de transport, notamment des lignes 765 kV, afin d’alimenter le futur site sans faire porter la charge sur les clients du réseau local. Ce seul montant donne la mesure du coût d’accès au réseau avant même la construction des salles blanches.
Le montage annoncé comprend aussi une composante de production massive : Le projet de 10 GW de puissance porte principalement sur 9,2 GW de gaz naturel, porté dans le cadre d’un partenariat public-privé sur des terres du Département de l’Énergie à Portsmouth, dans le sud de l’Ohio. Ce choix énergétique n’est pas anecdotique, il signale que la disponibilité, la pilotabilité et la rapidité de déploiement priment, au moins à court terme, sur les objectifs de décarbonation.
Un montage financier circulaire
La partie la plus sensible du dossier est sans doute financière. Selon le Wall Street Journal, Nvidia discuterait d’une garantie d’environ 250 milliards de dollars destinée à sécuriser le financement du projet d’OpenAI, sans inclure l’achat des puces elles-mêmes. Reuters a confirmé que l’idée visait à servir de backstop pour rendre le leasing et les emprunts plus crédibles aux yeux des prêteurs.
Ce schéma dit beaucoup de la structure actuelle du marché IA. Les fournisseurs de compute ne se contentent plus de vendre du matériel ; ils aident à faire exister la demande future en soutenant l’infrastructure qui consommera leurs propres produits. Dans ce cas, Nvidia ne serait pas seulement un vendeur de GPU, mais un acteur qui contribue à verrouiller la chaîne de valeur, du financement à l’occupation du site, avec un niveau d’intégration financière rarement observé à cette échelle.
L’Ohio comme terrain politique
Le choix de l’Ohio n’est pas neutre. Le projet s’inscrit dans un contexte plus large d’investissements japonais aux États-Unis, évoqués à hauteur de 33,3 milliards de dollars dans l’accord lié au site, et plus largement dans une promesse de 550 milliards de dollars annoncée comme un cadre de coopération bilatérale. Cela donne au chantier une dimension géopolitique claire : l’infrastructure IA devient aussi un instrument de politique industrielle et diplomatique.
Le site de Portsmouth présente un autre avantage : il s’agit d’un foncier fédéral ou anciennement fédéral, ce qui réduit certaines barrières d’implantation et facilite, en théorie, la coordination entre production, transport et usage. Mais cette facilité apparente masque une réalité beaucoup plus complexe, plus le projet dépend du pouvoir public pour l’énergie, les servitudes et les autorisations, plus il devient sensible aux délais administratifs et aux changements de priorités politiques.
Une course à la puissance, pas à l’optimisation
Ce dossier souligne également une évolution majeure du marché : l’optimisation technique cède du terrain à la course à la capacité brute. Les acteurs de l’IA cherchent désormais à sécuriser le maximum de puissance disponible, quitte à construire des architectures énergétiques quasi dédiées, parce que le goulot n’est plus le logiciel mais la disponibilité du mégawatt et du mégawattheure.
Dans cette logique, les 800 MW initiaux attendus pour 2028 apparaissent moins comme une finalité que comme un premier verrou à franchir. Le reste du projet dépendra de la capacité à financer les réseaux, à sécuriser l’approvisionnement énergétique et à absorber l’empreinte opérationnelle d’un campus qui pourrait, à terme, rivaliser avec celle d’un grand système électrique régional.
Transformer la rareté en or
Le projet OpenAI, Nvidia et Ohio résume l’état du secteur en 2026. Les grands acteurs de l’IA ne se battent plus seulement sur les modèles, mais sur la sécurisation des infrastructures qui permettent de les faire tourner à grande échelle. Les puces sont rares, l’énergie est rare, le foncier raccordable est rare ; le capital, lui, devient un outil pour tenter de rendre ces raretés compatibles entre elles.
C’est précisément là que se situe le risque. Plus les montages deviennent vastes, plus ils dépendent d’hypothèses de demande future, de soutiens publics et d’équilibres financiers fragiles. Le projet pourrait donc inaugurer un nouveau standard de l’infrastructure IA, mais aussi exposer le secteur à une forme de surenchère où la taille des annonces finit par peser autant que la réalité des déploiements.

