Le régulateur britannique de l’énergie s’attaque aux projets spéculatifs de data centers

L’ère du “connect first, refine later” touche à sa fin… Ofgem, le régulateur britannique de l’énergie, entend lutter contre les projets de data centers “fantômes” au Royaume-Uni. Il prépare un durcissement des conditions d’accès au réseau pour les data centers, avec des dépôts initiaux élevés, des jalons de développement plus stricts et, à terme, la possibilité de réduire leur consommation lors des pointes de tension sur le système électrique.

Pour l’Ofgem, la question des raccordements n’est pas un simple sujet technique. La régulation devient un instrument de tri industriel. 315 data centers seraient en file d’attente pour se connecter au réseau britannique, pour un total de 73 GW de demande potentielle, alors qu’en juin 2025 la file d’interconnexion tous usages confondus atteignait déjà 125 GW, contre 41 GW en novembre 2024. Mais une part importante des projets avancent plus vite dans les présentations que dans la réalité des accès au réseau.

Cette congestion alimente une critique centrale du régulateur : certains développeurs réserveraient de la capacité très en amont, parfois avant d’avoir sécurisé le financement, le foncier ou l’ingénierie de leur site. Résultat, la capacité est immobilisée pendant que d’autres usages industriels attendent leur tour, ce qui dégrade l’efficacité globale du système. Dans un marché où les délais de raccordement se comptent souvent en années, la spéculation sur la file d’attente devient presque aussi problématique que le manque de capacité lui-même.

Des frais pour filtrer les projets

La réponse d’Ofgem passe par un mécanisme de dissuasion financière : une “Data Centre Commitment Fee” pouvant aller de 237 500 à 712 500 livres par MW selon les propositions du régulateur. Pour un projet de 1 GW, la facture initiale pourrait donc atteindre plusieurs centaines de millions de livres, avec des dépôts remboursables à la mise en service mais perdus si le projet sort de la file trop tôt. Le principe est brutal mais lisible : seuls les projets suffisamment mûrs et capitalisés devraient occuper durablement la capacité du réseau.

Ofgem veut aussi imposer des jalons plus fermes, avec des exigences de financement, de permis ou de preuve d’avancement plus tôt dans le cycle de développement. L’idée est de distinguer les projets réellement bancables des portefeuilles opportunistes lancés pour capter un point de raccordement rare. Pour les investisseurs, la logique change : la valeur d’un projet de data center ne dépend plus seulement de la demande de marché, mais de sa crédibilité réseau et réglementaire dès les premières phases.

Le risque opérationnel

Le sujet ne s’arrête pas au raccordement. Ofgem étudie aussi la possibilité d’imposer une réduction de puissance aux data centers lors des périodes de stress du système électrique, en dernier recours et pour renforcer la flexibilité du réseau. Cette piste est révélatrice d’un basculement : le data center n’est plus seulement une charge passive à raccorder, mais un acteur potentiellement pilotable, donc partiellement contraint dans son exploitation. Pour les opérateurs, cela change le calcul de disponibilité, de résilience et de redondance énergétique.

Cette perspective est sensible pour les infrastructures IA, dont les profils de charge sont souvent élevés, continus et difficiles à déplacer sans coût d’exploitation ou de performance. Elle peut aussi remettre en question certains modèles économiques fondés sur une disponibilité quasi absolue de la puissance au point de livraison. Le Royaume-Uni semble prêt à accepter plus de rigidité réglementaire pour éviter une saturation du réseau, quitte à rendre l’exploitation des mégasites moins prévisible.

IA Growth Zones et arbitrages territoriaux

Le durcissement d’Ofgem s’inscrit aussi dans une stratégie de priorisation territoriale. Les projets situés dans les futures AI Growth Zones ou liés à des plans énergétiques stratégiques pourraient être favorisés dans la nouvelle hiérarchie d’accès au réseau. Le Royaume-Uni dessine une géographie implicite de la puissance, où l’attribution du mégawatt devient une décision d’aménagement autant que d’énergie.

Cette orientation crée un arbitrage classique mais de plus en plus tendu : concentrer les projets là où le réseau peut suivre, ou laisser l’investissement se disperser au risque d’allonger les délais et de multiplier les coûts d’infrastructure. Elle pose aussi une question de souveraineté numérique, car les grands opérateurs cloud et IA ont besoin d’une lecture stable du marché pour engager leurs capitaux à grande échelle. Plus la régulation filtre sévèrement l’accès au réseau, plus elle favorise mécaniquement les acteurs capables d’absorber l’incertitude, le coût d’entrée et les délais administratifs.

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