Une notification de force majeure sur un campus de data centers d’Oracle au Nouveau-Mexique a suffi à relancer le procès financier de l’IA. Pourtant, Oracle ne renonce pas au projet. Le véritable test porte sur la synchronisation de quatre calendriers : alimentation en gaz, autorisation environnementale, mise en service informatique et début des loyers à plein tarif.
« L’effondrement d’Oracle… » La presse américaine n’y va pas de main morte pour décrire une notification contractuelle liée à un projet particulier, Project Jupiter, le plus grand data center (2,5 GW) en cours de construction développé pour OpenAI (ChatGPT) au Nouveau-Mexique. Ce 24 septembre, Oracle a notifié un cas de force majeure au développeur du campus, une entité liée à Blue Owl Capital. « Un cas de force majeure » signifie un arrêt temporaire du remboursement de la dette et des paiements aux fournisseurs ! La difficulté invoquée tient au risque de retard dans l’approvisionnement énergétique du site, dont Oracle aurait la responsabilité contractuelle.
Ne pouvant résilier le bail, l’enjeu pour Oracle serait de prolonger la période pendant laquelle l’entreprise paie un loyer de développement moins élevé si le campus manque sa mise en service prévue en 2028. Oracle affirme, de son côté, que le calendrier reste inchangé ; Blue Owl soutient que la notification ne modifie pas les engagements financiers du projet. La portée exacte de la clause demeure donc à lire avec prudence, les termes du contrat n’étant pas publics.
Cette distinction est décisive pour les investisseurs comme pour les fournisseurs. Une notification destinée à répartir le coût d’un retard éventuel n’équivaut ni à l’abandon du chantier ni à une suspension générale des paiements aux entreprises qui y travaillent. Le raccourci de la presse américaine masque le point le plus intéressant : lorsqu’une infrastructure IA dépend d’actifs énergétiques et d’autorisations distincts, le risque de calendrier devient aussi un risque de partage des pertes entre locataire, développeur et financeurs.
Le raccordement déplacé vers le gaz
Project Jupiter illustre une réponse industrielle aux contraintes du réseau électrique : produire sur place. Oracle et ses partenaires ont annoncé en avril le remplacement d’un schéma reposant sur des turbines à gaz et des générateurs diesel par un micro-réseau de piles à combustible Bloom Energy, d’une capacité installée pouvant atteindre 2,45 GW. Cette puissance annoncée décrit le système électrique prévu, et non une charge informatique déjà opérationnelle. Le campus s’étend sur environ 567 hectares.
Produire sur site ne supprime toutefois pas le problème de raccordement ; cela en change la forme. Les piles ont besoin d’un approvisionnement continu en gaz naturel. Or le gazoduc destiné au site a pris près de six mois de retard, avec une échéance désormais rapportée au 1er février 2027, après des refus d’autorisation et une modification de tracé. L’autorisation relative à la qualité de l’air pour les installations de production reste, elle aussi, à obtenir. Le chemin critique du projet passe ainsi par le foncier traversé par la conduite, les procédures environnementales et la livraison du combustible, autant que par la construction des salles informatiques.
Le recours aux piles à combustible répond également à une négociation territoriale. Oracle avance une réduction d’environ 92 % des émissions d’oxydes d’azote par rapport aux turbines initialement prévues et promet de supporter les coûts énergétiques du campus afin de ne pas peser sur les tarifs locaux. Ce sont des engagements et comparaisons présentés par l’entreprise, non une validation indépendante de l’ensemble des effets environnementaux du projet. L’électricité serait produite sans combustion dans les piles, mais à partir de gaz naturel : « hors réseau » ne signifie donc pas « sans chaîne d’approvisionnement fossile ».
L’eau, deuxième permis social
Le refroidissement est l’autre point de friction dans cette région aride. Oracle décrit un système direct-to-chip en boucle fermée et non évaporatif. Selon ses chiffres, les quatre bâtiments nécessiteraient ensemble environ 10 millions de gallons d’eau non potable pour leur remplissage initial ; les piles à combustible, quelque 960 000 gallons supplémentaires. L’entreprise estime ensuite l’appoint annuel de maintenance à environ 168 000 gallons pour les deux systèmes. Ces volumes portent sur le schéma annoncé par Oracle et ne remplacent ni la vérification des droits d’eau ni le suivi de la consommation réelle en exploitation.
La procédure locale montre précisément pourquoi une faible consommation quotidienne revendiquée ne clôt pas le débat. Le 17 septembre, la Cour suprême du Nouveau-Mexique a rejeté deux recours qui avaient suspendu des démarches concernant l’autorisation atmosphérique et l’usage d’un puits pour le chantier. Elle a ainsi permis la reprise des procédures ; elle n’a pas délivré le permis de qualité de l’air. La construction peut avancer alors que des conditions nécessaires au fonctionnement complet du campus restent soumises à décision administrative. Pour un exploitant, c’est un décalage coûteux : le bâtiment et une partie des équipements peuvent mobiliser du capital avant que la chaîne énergie-refroidissement soit sécurisée.
Le capital attend la mise en service
Les risques de délais rencontrent un bilan fortement sollicité. Project Jupiter a obtenu quelque 18 milliards de dollars de prêts bancaires, Blue Owl détient environ 3 milliards de dollars de fonds propres dans le projet et Oracle prend en charge les coûts de la dette. Ces montants décrivent une structure de financement rapportée, pas le coût total démontré du campus. Ils expliquent pourquoi quelques mois de décalage énergétique intéressent immédiatement les prêteurs : la date à laquelle une installation produit des revenus et déclenche certains loyers compte autant que sa capacité nominale.
Project Jupiter ne prouve donc pas l’éclatement de la bulle IA. Il révèle une vulnérabilité plus concrète : des contrats de calcul peuvent être signés et les financements assemblés avant que l’énergie, l’eau et les permis soient définitivement sécurisés. Pour Oracle, la question immédiate n’est pas de savoir si 2,45 GW figurent sur un plan, mais si l’ensemble du système peut être autorisé, alimenté, refroidi et mis en service dans le délai sur lequel reposent les engagements économiques.

