Schneider Electric va racheter Cognite pour 3,1 milliards de dollars, une opération entièrement réglée en numéraire qui vise à renforcer AVEVA et à accélérer sa stratégie d’IA industrielle. Derrière ce montant, le vrai sujet est moins une simple acquisition logicielle qu’une bataille pour la couche de données contextuelle qui conditionne la performance des usines, des réseaux et, plus largement, des infrastructures critiques.
L’accord annoncé le 30 juin 2026 porte sur 100 % du capital de Cognite Holding, avec une intégration prévue dans l’activité industrielle logicielle de Schneider, AVEVA. Schneider présente Cognite comme une brique de “data foundation” destinée à enrichir son portefeuille industriel, au moment où l’IA passe du stade expérimental à celui d’outil d’exploitation dans les environnements de production. Le marché doit aussi noter qu’Aker, principal vendeur, attend environ 1,48 milliard de dollars de produit net, remboursement d’un prêt convertible compris.
Cognite a franchi en 2025 un chiffre d’affaires annuel supérieur à 170 millions de dollars et revendique plus de 800 employés dans le monde. Sa proposition de valeur repose sur la contextualisation de données industrielles, via Data Fusion et un graphe de connaissances qui relie actifs, capteurs, événements et processus. C’est précisément ce chaînon qui manque souvent aux grands industriels : beaucoup de données, mais trop peu de structure exploitable pour des cas d’usage d’IA, de maintenance prédictive ou d’orchestration opérationnelle.
La logique Schneider
Le rapprochement avec AVEVA est cohérent avec la trajectoire déjà affichée par Schneider Electric. En 2025, le groupe a réalisé 40,152 milliards d’euros de revenus, en hausse organique de 8,9 %, avec un résultat opérationnel ajusté de 7,52 milliards d’euros et une marge ajustée de 18,7 %. Surtout, son activité “Software & Services” a représenté 19 % du chiffre d’affaires, tandis que les revenus récurrents de son logiciel agnostique ont atteint 79 %. En clair, Schneider ne vend plus seulement des équipements et des systèmes, il pousse une offre intégrée où logiciel, services et exploitation deviennent un levier de marge et de fidélisation.
Le timing de l’opération n’est pas anodin. Schneider indique que la demande liée aux data centers a fortement accéléré en 2025, avec une croissance “triple digit” dans le segment pure Data Center au quatrième trimestre, tirée notamment par les hyperscalers et la colocation. Cette dynamique explique pourquoi le groupe continue d’investir dans les solutions de refroidissement liquide, les panneaux électriques, les UPS, les racks et les offres préfabriquées. L’acquisition de Cognite s’inscrit donc dans une logique plus large : capter la valeur non seulement sur l’infrastructure physique, mais aussi sur la couche de pilotage et d’optimisation qui la rend plus rentable.
Les enjeux cachés
Le dossier révèle aussi une tension plus discrète entre deux axes du marché. D’un côté, l’industrial AI devient un argument commercial majeur pour les fournisseurs d’automatisation, de supervision et de gestion d’actifs ; de l’autre, la valeur se concentre sur quelques plateformes capables d’agréger, nettoyer et contextualiser la donnée à grande échelle. En absorbant Cognite, Schneider limite le risque de dépendre d’un éditeur extérieur pour cette couche stratégique, tout en cherchant à différencier AVEVA face aux géants du cloud et aux spécialistes de l’IIoT. Le pari de Schneider est de devenir un point de passage obligé entre l’actif industriel et l’IA appliquée.
L’opération reste soumise aux autorisations réglementaires habituelles et devrait être finalisée dans les prochains trimestres. Le principal risque n’est pas financier, mais d’intégration : Schneider devra éviter de diluer la valeur de Cognite dans un portefeuille déjà dense, tout en clarifiant la coexistence avec AVEVA, ETAP et RIB Software. Le groupe affiche de solides marges et une capacité de génération de cash élevée, avec 4,635 milliards d’euros de free cash flow en 2025. Cela lui donne les moyens d’absorber la transaction, mais pas l’assurance de transformer automatiquement un actif logiciel prometteur en moteur industriel durable.
Au fond, Schneider achète plus qu’un logiciel, il achète une brique de souveraineté opérationnelle sur la donnée industrielle. Dans un marché où l’IA se diffuse dans l’industrie, les infrastructures énergétiques et les data centers, la maîtrise de la contextualisation devient un avantage compétitif aussi important que l’accès à l’électricité ou au foncier. Le signal envoyé au marché est net : la prochaine phase de l’automatisation ne se jouera pas seulement sur les capteurs, les onduleurs ou les automates, mais sur la capacité à transformer la donnée brute en intelligence exploitable, à grande échelle.

