AWS veut bâtir 36 data centers sur 445 ha à Homer City, en Pennsylvanie, adossés à une centrale à gaz de 4,5 GW. Le projet promet jusqu’à 2 000 emplois et plus d’un gigawatt réinjecté sur le réseau, mais concentre les tensions les plus sensibles du modèle hyperscale.
À environ 80 kilomètres à l’est de Pittsburgh, AWS (Amazon Web Services) prépare l’un des projets de campus data center les plus ambitieux annoncés aux États-Unis. La filiale cloud d’Amazon a déposé un Preliminary Land Development Plan pour développer 36 bâtiments sur l’ancien site de la centrale au charbon de Homer City, fermée en 2023 après avoir représenté environ 2 GW de capacité.
Le dossier actuellement soumis porte sur environ 445 ha répartis sur six secteurs. La première version du projet évoquait 39 bâtiments sur près de 890 ha. Cette évolution n’est pas anecdotique : elle montre que le périmètre technique et foncier reste en cours de stabilisation, alors même que la communication économique présente déjà le campus comme une opération structurante pour plusieurs décennies.
Une infrastructure hors norme
Chaque bâtiment doit compter deux niveaux, atteindre environ 21 mètres de hauteur et offrir environ 21 000 m² de surface. À pleine capacité, ce qui représente près de 750 000 m². Le projet prévoit également des bureaux, des espaces de stockage, des sous-stations électriques, des dispositifs de sécurité et des moyens de production ou de secours redondants.
Le calendrier s’étale sur une décennie. Les premiers travaux sont annoncés à partir de décembre 2026, sous réserve des autorisations nécessaires, tandis que la mise en service complète est visée pour le deuxième ou le troisième trimestre 2036.
La planification par phases répond à une contrainte classique des campus hyperscale : aligner la construction immobilière, les sous-stations, les arrivées électriques, les équipements de refroidissement et la demande réelle des services cloud et IA. Elle permet aussi de limiter le risque financier d’un déploiement intégral immédiat. Mais elle complique le contrôle public : un plan directeur approuvé aujourd’hui peut encadrer un ensemble dont la charge électrique, les densités informatiques et les systèmes de refroidissement évolueront encore fortement d’ici 2036.
AWS estime que le campus créera 1 500 à 2 000 emplois permanents, rémunérés en moyenne entre 80 000 et 100 000 dollars par an. L’entreprise indique vouloir travailler avec les établissements d’enseignement locaux et ne pas prévoir de demander d’allégement réduisant l’assiette de la taxe foncière. Cette promesse fiscale constitue un élément important dans une région marquée par la fermeture de la centrale au charbon, mais elle devra être confrontée aux coûts indirects : routes, réseaux, services publics, surveillance environnementale et éventuelles infrastructures électriques dédiées.
Une centrale à gaz pour contourner le réseau
Le cœur du montage repose sur la centrale à gaz de 4,5 GW construite par HCR sur le site de l’ancienne centrale. AWS achèterait son électricité à l’opérateur FirstEnergy, avec une alimentation soutenue par cette nouvelle capacité de production. Selon les documents du projet, plus d’un gigawatt pourrait être injecté sur le réseau régional après alimentation du campus.

L’argument industriel porte sur l’utilisation d’un site déjà dédié à la production électrique, reconverti d’une emprise charbonnière en génération de la charge informatique. Cette architecture peut réduire certaines contraintes de transport et de raccordement par rapport à un campus implanté sur un terrain vierge. Elle ne supprime cependant ni les besoins de renforcement du réseau ni les coûts associés aux sous-stations, aux protections, à la stabilité du système et aux interconnexions.
Elle expose surtout le projet à une contradiction stratégique. Le campus se présente comme une infrastructure numérique de nouvelle génération, mais sa ressource énergétique principale demeure une centrale fossile de très grande taille. La nouvelle installation serait plus efficace qu’une ancienne centrale au charbon, mais elle resterait fortement émettrice. D’ailleurs, des associations environnementales contestent déjà les autorisations délivrées pour cette centrale, alléguant que ses émissions annuelles pourraient dépasser celles de l’ensemble des voitures circulant en Pennsylvanie !
Quant à l’eau, AWS affirme que l’eau de refroidissement sans contact proviendra de droits de prélèvement existants et de futures installations de traitement construites par HCR. L’eau serait ensuite renvoyée vers l’ancienne station de Homer City pour être réutilisée, avec un objectif de maintien du niveau historique de prélèvement du site.
Un précédent pour les campus IA
Homer City illustre la nouvelle logique américaine de localisation des hyperscalers : chercher moins un terrain disponible qu’un écosystème énergétique complet. Anciennes centrales, réservoirs, droits d’eau, corridors électriques, main-d’œuvre industrielle et emprises déjà artificialisées deviennent des actifs stratégiques. Le même schéma se retrouve en Pennsylvanie sur d’autres sites charbonniers, avec des projets qui cherchent à produire leur électricité sur place et à réduire leur dépendance immédiate au réseau.
Mais ce modèle déplace les risques plutôt qu’il ne les élimine. Le risque de raccordement devient un risque de construction de centrale. Le risque de congestion du réseau devient un risque de gaz, d’émissions et de permis. Le risque d’acceptabilité d’un campus numérique devient celui d’un complexe énergétique de plusieurs gigawatts. Et la promesse d’emplois qualifiés doit être mise en regard d’une exploitation de data center généralement très automatisée, avec des effectifs permanents sans commune mesure avec ceux d’un chantier de dix ans.
AWS dispose d’un avantage déterminant : une demande cloud et IA annoncée comme suffisamment solide pour justifier la construction du campus complet. Le financement associe notamment Knighthead Capital Management, tandis qu’Amazon a déjà promis environ 20 milliards de dollars d’investissements data center en Pennsylvanie.

